Suite des cinq premières parties :
1 – « La question juive », une phobie normale au XIXe siècle
2 – Pourquoi l’Amérique n’avait pas de question juive
3 – Herzl, ou la résolution de la » question juive «
4 – 1948-1975, la « question juive » est externalisée
5 – La « Question Juive » a un nouveau nom
Les parallèles entre l’antisémitisme du XIXe siècle et celui d’aujourd’hui sont bien plus frappants et évidents que nous ne l’avions encore établi. Le discours contre l’antisémitisme prononcé la semaine dernière par Mark Carney illustre parfaitement la façon dont la question juive en Europe était perçue.
- Elder of Ziyon
Nous avons retracé l’histoire du système de politesse superficiel qui s’est employé contre les Juifs à partir des années 1840, en passant par le courant « éclairé » qui considérait la présence juive comme un sujet sérieux, puis par l’architecture institutionnelle dont l’ONU a hérité dans les années 1970, jusqu’au consensus antisioniste contemporain qui se perçoit comme la voix modérée et responsable.
L’argument avancé est que ce courant de politesse n’est pas l’alternative à l’antisémitisme le plus grossier, mais l’expression raisonnée du contrôle, et que ceux qui le mettent en œuvre se considèrent comme l’antithèse du sectarisme parce que ce système se définit ainsi.
Mais à quoi s’engageait réellement ce cadre poli de la « question juive » ? La question « que devons-nous faire de nos Juifs ? » n’est absolument pas la même que celle de « comment protéger nos populations minoritaires ? »
En réalité, le cadre conceptuel de la « question juive » n’était pas dédié aux Juifs, mais à l’ordre civilisationnel.
L’Occident des Lumières qui a engendré cette question abhorrait la violence, non l’antisémitisme. Ce dernier était acceptable dans un langage respectable, mais la violence ne l’était pas, car elle remettait en cause la prétention de la civilisation à l’ordre établi. La réponse de ce cadre conceptuel à la violence antisémite sur le sol occidental consistait toujours à défendre les Juifs contre la violence immédiate, tout en continuant de partager les présupposés sous-jacents qui l’avaient engendrée. Ce cadre conceptuel ne disposait d’aucun langage pour s’opposer à l’idéologie qui produisait les pogroms.
Comme nous l’avons vu, la « question juive » a formulé cette même idéologie sous une forme respectable : il va de soi que les Juifs doivent être traités différemment des autres citoyens.
Cette idée est encore profondément ancrée dans la pensée européenne à l’époque moderne : après l’attentat à la bombe contre la synagogue de la rue Copernic à Paris le 3 octobre 1980, qui a tué quatre passants, le Premier ministre français Raymond Barre a déclaré :
« Cette attaque odieuse visait la communauté juive, mais ce sont finalement des citoyens français innocents qui en ont été les principales victimes. »
Les Juifs ne sont pas innocents et ne sont pas de vrais citoyens, mais tuer qui que ce soit est mal.
Nous devons examiner la différence entre l’antisémitisme poli et l’antisémitisme violent.
Les deux cadres imbriqués
La question juive et l’antisémitisme ne constituaient pas un seul et même cadre. Il s’agissait de deux cadres liés mais distincts, fonctionnant de concert. L’antisémitisme sous-jacent, plus ancien, était la tradition chrétienne-européenne de haine envers les Juifs, qui s’était manifestée pendant des siècles par le biais de l’enseignement religieux, des violences collectives, des expulsions et de l’exclusion légale. La question juive était le cadre plus nuancé qui a émergé à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle comme réponse de l’Occident des Lumières à cette haine ancestrale.
L’Europe des Lumières s’était engagée à réprimer la violence dans la vie civique. Les pogroms et les attaques de foules contre les Juifs violaient cet engagement. La question juive formulait la solution proposée par les élites intellectuelles au problème de la violence antijuive : gérer la présence juive avec suffisamment de précaution pour éviter tout déclenchement de la violence.
Ce cadre offrait aux Juifs une forme respectable de confinement – la tolérance, voire l’intégration – à des conditions qui atténuaient leur spécificité collective, limitaient leur influence économique et politique et exigeaient d’eux qu’ils prouvent leur aptitude à la vie civique en dissimulant leurs particularités. Ce cadre ne résolvait pas le problème du sectarisme ; celui-ci restait acceptable et respectable. Ce qu’il résolvait, c’était la honte, pour la civilisation, que représentait l’expression violente et ouverte de la haine.
Ces deux systèmes ont coexisté tout au long du XIXe siècle, chacun se répartissant les tâches. Le système « bienveillant » s’exprimait dans les revues respectables, les débats parlementaires, les associations civiques et les universités européennes naissantes. L’antisémitisme plus ancien, quant à lui, se manifestait dans l’enseignement religieux, la culture paysanne, la politique conservatrice et dans la rue. Le système « bienveillant » se percevait comme l’alternative à l’antisémitisme plus ancien. Ses acteurs se considéraient comme des personnes civilisées proposant un compromis raisonnable entre la présence juive et l’ordre civique chrétien-européen. L’antisémitisme plus ancien représentait, selon la conception que le système « bienveillant » se faisait de lui-même, un passé que ce dernier aidait l’Europe à dépasser.
Le discours poli exprimait l’idée sous-jacente — la présence juive comme un problème à gérer — dans un vocabulaire acceptable pour les personnes instruites. L’antisémitisme plus ancien exprimait la même idée dans un vocabulaire susceptible d’inciter la foule à agir. Les deux registres partageaient la même idée. Le rôle de ce cadre était d’empêcher que l’expression de la foule ne mette la civilisation dans l’embarras, tout en continuant de valider cette idée grâce à l’expression respectable du discours poli.
Le tournant de 1879
Le volet politico-organisationnel de ce cadre politisé a vu le jour en 1879. À Berlin, un journaliste allemand du nom de Wilhelm Marr fonda l’ Antisemiten-Liga – la Ligue des antisémites. Marr forgea le terme « antisémitisme » pour désigner le mouvement qu’il construisait. Il choisit ce mot précisément pour distinguer son nouveau mouvement politique des préjugés antisémites religieux plus anciens. Ce nouveau mouvement se voulait scientifique plutôt que théologique, s’appuyant sur la science raciale développée par les universités européennes tout au long du XIXe siècle. Il serait doté d’un programme, de cotisations, de publications et présenterait des candidats aux élections. Il mobiliserait une activité politique de masse autour de l’idée que les Juifs étaient le problème et que l’influence juive nécessitait une opposition organisée.
L’antisémitisme religieux considérait la différence juive comme quelque chose que les Juifs pouvaient modifier par leur propre comportement. Un Juif converti au christianisme cessait, selon les critères de l’antisémitisme religieux, d’être le problème. Le baptême levait l’objection religieuse. Le discours poli sur la « question juive » reposait implicitement sur cette hypothèse : les Juifs pouvaient, en théorie, devenir des Européens acceptables grâce à une assimilation suffisante, une conversion religieuse ou une atténuation visible de leur spécificité juive. La promesse d’intégration de ce discours était structurellement possible car il considérait la différence juive comme modifiable.
Le cadre racialo-scientifique élaboré par Marr a invalidé cette promesse. Les Juifs étaient une « race sémitique » dotée de caractéristiques héréditaires inaltérables, qu’il s’agisse de conversion religieuse, d’assimilation culturelle, de réussite professionnelle ou d’engagement civique.
Un Juif baptisé restait un Juif. Un Juif marié à une chrétienne et ayant eu des enfants chrétiens demeurait, biologiquement, un Juif.
La famille Mendelssohn, qui avait appliqué ce processus d’« effacement » sur cinq générations et engendré une descendance luthérienne fervente, était, dans ce cadre racial, toujours considérée comme juive. Le compromis de ce cadre politisé – l’intégration par l’effacement – fut jugé inefficace par cette nouvelle science. Les Juifs s’effaçaient d’eux-mêmes depuis un siècle, et le résultat n’était pas leur acceptation, mais, selon le diagnostic du cadre racial, leur infiltration croissante des institutions européennes. Ce cadre politisé reposait sur un postulat erroné : la différence juive était immuable. Dès lors, il fallait la contenir par d’autres moyens.
Le discours poli sur la question juive n’a pas apporté de réponse cohérente à ce mouvement antisémite institutionnalisé. Il ne s’agissait plus de la haine religieuse primitive d’antan, mais de la haine fondée sur les théories scientifiques les plus récentes. Si les Juifs sont réellement racialement inférieurs, alors les traiter comme des égaux constitue une erreur de catégorie.
Marr a également opéré une transition en matière de coût social. Avant 1879, les positions antisémites, dans le discours européen respectable, devaient être nuancées ou assorties de précautions. Marr a aboli cette exigence. Il a rendu le sectarisme acceptable, voire légitime. Il a incité les Allemands à afficher fièrement leur antisémitisme.
Au milieu des années 1880, le terme « antisémite » était devenu une auto-description positive dans certains cercles politiques européens.
Lors de l’élection de Lueger à la mairie de Vienne en 1897, une identité politique ouvertement antisémite était devenue un gage de réussite politique. Le discours modéré n’a pas disparu ; il ne cautionnait pas la violence fondée sur ce nouvel antisémitisme , mais il n’existait aucun contre-discours. Le postulat sous-jacent de ce système – l’exigence de contrôle de la présence juive – est resté inchangé. La respectabilité de ce discours modéré a été préservée par l’adoption, par ce système, du langage académique de l’époque.
En l’espace d’une décennie, les mouvements antisémites organisés se répandirent en Europe centrale. Adolf Stoecker réorienta son Parti des travailleurs sociaux chrétiens autour d’une politique antisémite. La Ligue pangermanique de Georg von Schönerer, en Autriche, fit de l’antisémitisme un pilier central de son action.
Le Premier Congrès international antijuif se réunit à Dresde en septembre 1882 afin de coordonner la stratégie politique en Allemagne, en Autriche-Hongrie et en Hongrie.
Il aboutit au « Manifeste aux gouvernements et aux peuples des nations chrétiennes du monde menacées par le judaïsme », modèle international qui allait façonner l’antisémitisme organisé pendant les six décennies suivantes. Hermann Ahlwardt fut élu au Reichstag en 1892 sur un programme ouvertement antisémite. L’ouvrage d’Édouard Drumont, La France juive, paru en 1886, se vendit à 100 000 exemplaires dès la première année et mena à la fondation de la Ligue antisémite de France en 1889.
La brochure de Marr ne se contentait pas de diagnostiquer le problème juif. Elle proposait la solution. Supprimer l’influence juive de la vie allemande et le problème juif disparaîtrait. Les pogroms cesseraient, car leur cause serait éliminée.
On proposait un marché à la direction : soutenez notre programme visant à marginaliser les Juifs politiquement, et nous vous instaurerons l’ordre civilisationnel que vous désirez.
Premier parallèle : le pacte des antisémites et l’acceptation du cadre.
Le 1er mars 1881, le tsar Alexandre II fut assassiné à Saint-Pétersbourg par des membres de Narodnaïa Volia. L’un des conspirateurs, Hesia Helfman, était juif, bien que l’assassinat ait été perpétré par des chrétiens russes. La presse conservatrice russe accusa les Juifs quelques jours plus tard. Des pogroms commencèrent fin avril 1881 à Ielissavetgrad et se propagèrent dans plus de deux cents localités russes durant l’été. Des maisons juives furent détruites, des commerces pillés, des synagogues incendiées, des femmes violées ; au moins quarante Juifs furent tués lors de la première vague.
En réponse, l’État russe promulgua les lois de mai 1882, instaurant l’incapacité légale des Juifs : interdiction de résider hors de la Zone de Résidence, exclusion de certaines professions et de l’enseignement, discrimination officielle au niveau de l’État.
L’Allemagne ne fut pas épargnée par les violences antisémites durant cette période. La guerre civile de Poméranie, à l’été 1881, fut marquée par des émeutes antisémites qui éclatèrent en Poméranie et en Prusse-Occidentale suite à l’incendie de la synagogue de Neustettin en février 1881 et à un discours incendiaire d’Ernst Henrici. Des émeutes antisémites eurent également lieu à Konitz en 1900. La police allemande rétablit l’ordre lors de ces émeutes. Le gouvernement allemand ne prit aucune mesure contre les partis politiques antisémites qui avaient incité à la violence. Henrici ne subit aucune conséquence politique pour son discours prononcé avant l’incendie de Neustettin. Stoecker poursuivit sa carrière. La Ligue antisémite de Marr continua ses activités.
La réaction des Européens instruits face aux pogroms russes était prévisible. La réunion de Mansion House, à la résidence du Lord-Maire de Londres, le 1er février 1882, condamna la barbarie russe. Le cardinal Manning, Lord Shaftesbury et l’évêque de Londres prirent la parole. Des réunions similaires eurent lieu dans plusieurs villes britanniques. Une réunion parallèle en France rassembla Victor Hugo et le baron Alphonse de Rothschild. À la mi-février, le comité de Mansion House avait collecté 50 000 livres sterling pour venir en aide aux Juifs. Ce comité finançait l’émigration juive de Russie et refusait de renvoyer les réfugiés là où ils étaient en danger. Il feignait de les protéger des violences.
La réaction des puissances européennes, pourtant éclairée, n’eut aucune conséquence diplomatique pour la Russie. Aucune puissance européenne ne rompit ses relations diplomatiques ni n’imposa de sanctions suite aux pogroms. Aucun gouvernement européen n’exerça de pression formelle sur l’État russe pour qu’il mette fin aux violences ou abroge les lois de mai. La réponse diplomatique, empreinte de courtoisie, se limita à la sympathie, à l’aide financière et au soutien à l’émigration. Elle ne visait ni à combattre l’idéologie à l’origine des pogroms, ni à contraindre l’État russe à le faire.
Dans les années 1890, face à l’afflux de réfugiés juifs provoqué par les pogroms, les conservateurs britanniques exercèrent des pressions politiques en faveur d’une législation restreignant l’immigration juive. La loi de 1905 sur les étrangers officialisa finalement cette restriction.
En un quart de siècle, la réponse diplomatique face aux violences antisémites passa de la sympathie pour les réfugiés à la restriction de la fuite des Juifs.
Voici le diagnostic de ce cadre. Le secteur civilisé a exprimé son horreur officielle face à la violence, car celle-ci jetait le discrédit sur la civilisation. Il a assuré la protection et le secours des Juifs se trouvant immédiatement devant ce cadre, car les abandonner aurait également été une atteinte à la civilisation. Cette situation n’a eu aucune conséquence diplomatique, politique ou idéologique pour les auteurs des violences ni pour le système qui les avait engendrés, car combattre cette idéologie aurait exigé une autre idéologie considérant les Juifs comme égaux aux autres peuples, ce dont la civilisation européenne était incapable. Et lorsque la réaction à la violence a conduit un trop grand nombre de Juifs à solliciter la protection de ce cadre, celui-ci a restreint la circulation des Juifs, car son engagement allait à l’ordre civilisationnel plutôt qu’aux Juifs eux-mêmes.
En réalité, ce système acceptait le pacte des antisémites. Les pogroms avaient engendré une violence qui avait mis la civilisation dans l’embarras. En réponse, le système a renforcé le contrôle de la présence juive : par le biais des lois de mai en Russie, par les restrictions imposées aux réfugiés juifs en Grande-Bretagne, et par la poursuite des activités des mouvements politiques antisémites à travers l’Europe en toute impunité. Ce système démontrait qu’il préférait gérer les Juifs plutôt que de combattre l’idéologie.
Les antisémites obtenaient ce qu’ils voulaient : l’acceptation institutionnelle, par le système, du fait que la présence juive était la variable à ajuster en réponse à la violence dirigée contre les Juifs.
Le même pacte a été appliqué aux Juifs de Palestine lors de trois cycles de politique britannique entre 1922 et 1939.
La Déclaration Balfour de 1917 avait engagé la Grande-Bretagne à faciliter « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Les violences arabes contre les immigrants juifs ont commencé presque immédiatement et se sont intensifiées à chaque vague d’arrivées juives d’Europe. La réponse britannique à ces violences a été, à chaque fois, de restreindre l’immigration juive plutôt que de combattre l’idéologie qui les engendrait.
Les émeutes de Jaffa de 1921 firent près d’une centaine de victimes juives. Le gouvernement britannique nomma la commission Haycraft, qui conclut que la violence arabe était causée par l’immigration juive et que, pour l’apaiser, il était nécessaire de la restreindre.
Le Livre blanc de Churchill de 1922 formula la réponse : l’immigration juive se poursuivrait, mais seulement dans la limite de la « capacité d’absorption économique » du pays, une formulation qui laissait au gouvernement britannique le pouvoir discrétionnaire de limiter les arrivées juives en réponse aux pressions arabes. Les émeutes palestiniennes de 1929, notamment le massacre d’Hébron qui coûta la vie à soixante-sept Juifs, donnèrent lieu au Livre blanc de Passfield de 1930, qui limitait plus sévèrement l’immigration juive et affichait un ton ouvertement antisioniste. La révolte arabe de 1936-1939, marquée par une violence politique et paramilitaire arabe persistante contre la présence juive en Palestine, aboutit au Livre blanc de MacDonald de mai 1939, qui plafonnait l’immigration juive à 75 000 personnes sur cinq ans et exigeait ensuite le consentement arabe pour toute nouvelle entrée de Juifs en Palestine.
Quand on est incapable de justifier que les Juifs soient traités comme les autres êtres humains, on ne peut combattre l’antisémitisme. Les conséquences furent catastrophiques.
Le Livre blanc de 1939 fermait la Palestine aux Juifs européens, alors que le régime nazi entamait l’extermination systématique du judaïsme européen.
La réponse de ce cadre aux violences arabes contre les Juifs en Palestine était identique à celle apportée aux violences russes de 1881 et aux violences allemandes des années 1880 : une indignation officielle face à ces violences, l’impunité des auteurs et la restriction des déplacements juifs afin d’éliminer ce que ce cadre considérait comme la cause même des violences.
Dès 1939, ce cadre avait restreint l’asile juif en Grande-Bretagne par le biais de l’Aliens Act, en Palestine par le biais des trois Livres blancs, et même les États-Unis, pays relativement libéral, limitaient l’immigration juive, refoulant le St. Louis et d’autres navires de réfugiés similaires. L’engagement de ce cadre en faveur du contrôle de la présence juive était devenu global. Les Juifs européens n’avaient plus aucun refuge.
L’Holocauste n’a pas modifié la logique sous-jacente qui guidait les Européens dans leurs relations avec les Juifs.
La réaction occidentale face au terrorisme palestinien des années 1960 et 1970 en est une illustration éloquente. En septembre 1972, des terroristes palestiniens de Septembre noir assassinèrent onze athlètes et entraîneurs israéliens aux Jeux olympiques de Munich. Une vague de détournements d’avions s’étendit de 1968 jusqu’au milieu des années 1970. Le massacre de l’aéroport de Lod eut lieu en mai 1972, celui de l’école Ma’alot en mai 1974 et celui de Kiryat Shmona en avril 1974. Le détournement du vol Sabena et celui de l’avion d’El Al à destination d’Entebbe en 1976 s’inscrivirent dans le même schéma. Chaque acte de violence politique organisée visait les Juifs et les représentants de l’État d’Israël.
La réaction occidentale a reproduit ce schéma. L’indignation officielle face à la violence s’est accompagnée de compassion pour les victimes israéliennes et d’un renforcement de la sécurité dans les institutions juives et les aéroports à travers l’Europe, sans aucune conséquence diplomatique, politique ou idéologique pour le système à l’origine de cette violence.
Le choc pétrolier de 1973 a entraîné un rapprochement de l’Europe avec le monde arabe.
Les gouvernements européens ont conclu des accords secrets avec des organisations terroristes afin de protéger le territoire européen de nouvelles attaques : les services de renseignement français ont négocié des ententes avec des groupes palestiniens, les autorités allemandes ont accepté de libérer des terroristes capturés en échange d’otages, et des arrangements italiens ont permis à des agents palestiniens de transiter par le territoire italien en échange de la promesse de ne pas mener d’opérations contre des cibles italiennes.
La résolution 3236 de 1974 a formulé la question palestinienne et a reconnu les « droits inaliénables » du peuple palestinien sans nommer la violence commise au nom de ces droits. La résolution 3379 de 1975 a qualifié le sionisme de racisme. La résolution 3376 de 1975 a établi l’architecture permanente des Nations Unies pour faire progresser la question palestinienne.
1975 est l’équivalent structurel de 1882. La réponse de ce cadre aux violences antisémites a consisté à institutionnaliser formellement le contrôle de la légitimité nationale juive plutôt qu’à défendre les Juifs contre ces violences. Les lois de mai ont limité la présence juive en Russie après les pogroms. Les résolutions de 1975 ont limité la présence nationale juive au sein du système international après les attentats terroristes palestiniens.
Dans les deux cas, la responsabilité des violences a été imputée aux victimes. Toutes deux ont instrumentalisé le contexte politique des violences antisémites pour mettre en œuvre ce que les principes sous-jacents de ce cadre poursuivaient depuis toujours. Ce cadre acceptait, sous une forme actualisée, le marché proposé par les antisémites :
« Gérez la spécificité nationale israélienne, et nous vous imposerons l’ordre civilisationnel que vous souhaitez. »
La reconnaissance juive
La reconnaissance du peuple juif survint immédiatement après les pogroms de 1881. Leon Pinsker, médecin juif russe assimilationniste, croyait en l’émancipation par l’intégration. Les pogroms le firent changer d’avis. En 1882, il publia anonymement en allemand « Auto-émancipation » , ouvrage dans lequel il affirmait que l’antisémitisme dont étaient victimes les Juifs n’était pas un préjugé passager qui disparaîtrait grâce à une bonne conduite. Il s’agissait d’une pathologie sociale irrationnelle qui ne ferait que s’intensifier à mesure que les Juifs s’efforceraient de s’assimiler. La seule réponse possible était l’autodétermination nationale juive.
La même année à Vienne, Nathan Birnbaum, étudiant en droit de dix-neuf ans, fonda Kadimah, la première association étudiante nationaliste juive d’Autriche. Birnbaum réagissait à l’antisémitisme organisé qui sévissait sur les campus autrichiens, notamment à travers le mouvement pangermaniste de Schönerer et les sociétés étudiantes antisémites qui excluaient les Juifs. En 1885, il fonda la revue Selbst-Emancipation, reprenant le nom de la brochure de Pinsker. Entre 1885 et 1894, dans les pages de cette revue, il forgea les termes « sioniste » et « sionisme ».
Theodor Herzl parvint à la même conclusion après avoir observé le procès Dreyfus. En 1896, Der Judenstaat exprima ce que Pinsker avait déjà affirmé en 1882 et que Birnbaum n’avait cessé de développer depuis : la vie juive en Europe était impossible dans le cadre de ce système, car les engagements fondamentaux de ce système n’étaient pas envers les Juifs.
Cette reconnaissance était structurelle. Le cadre institutionnel, censé protéger les Juifs de toute violence immédiate, les considérait comme une atteinte à la civilisation. Ce cadre ne combattait pas l’idéologie à l’origine de cette violence, car son échelon institutionnel la cautionnait. Il acceptait systématiquement le compromis des antisémites, car son engagement envers l’ordre civique privilégiait toujours la gestion de la présence juive plutôt que la lutte contre la haine.
La réponse juive à un cadre qui refusait l’égalité des Juifs était la souveraineté juive dans un État juif.
Les Juifs ne pouvaient être en sécurité dans le cadre institutionnel, car celui-ci ne garantissait pas leur égalité. Leur sécurité exigeait une existence nationale et politique en dehors de ce cadre.
La reconnaissance juive contemporaine aboutit à la même conclusion au vu des événements des deux dernières années et demie.
La réaction du cadre antisioniste policé à l’attentat du 7 octobre est structurellement équivalente à sa réaction aux pogroms russes : sympathie dans l’immédiat, expression d’horreur officielle, renforcement de la sécurité des institutions juives dans les pays occidentaux, puis recentrage sur la limitation de la riposte israélienne, inversion des rôles de victime et de bourreau, et tendance à justifier la violence.
La prise de conscience, au sein de la communauté juive, du fonctionnement structurel de ce cadre s’est accumulée depuis le 7 octobre, de la même manière que la reconnaissance qui a donné naissance au sionisme s’est accumulée après 1879. On ne peut compter sur ce cadre pour protéger les Juifs.
Le deuxième parallèle : Dreyfus et Durban
La distinction entre le cadre policé et l’activité politique ouvertement antisémite fut de nouveau mise à l’épreuve en France en 1894. Le capitaine Alfred Dreyfus, officier juif français, fut condamné à tort pour trahison sur la base de preuves falsifiées. Cette condamnation était soutenue par La Libre Parole de Drumont et par une presse ouvertement antisémite. Interrogée sur la question de savoir si elle devait défendre un officier juif injustement piégé ou accepter la condamnation comme preuve que la présence juive nécessitait une surveillance, l’élite intellectuelle française, bien que respectable, se divisa. Une part importante de cette élite accepta la thèse du complot. La défense fut menée par Émile Zola, qui publia J’accuse en janvier 1898, et par une petite coalition de dissidents juifs et non juifs, considérés comme marginaux pour avoir pris cette position.
Dreyfus fut finalement innocenté en 1906, douze ans après sa condamnation initiale. La distinction entre le cadre policé et l’action judiciaire ouvertement antisémite avait ainsi été manifestement mise à l’épreuve et visiblement affaiblie.
C’est ce qu’a compris Herzl. Il a couvert le procès en tant que journaliste pour la Neue Freie Presse. Il a constaté que les milieux intellectuels de la France, pourtant censée être émancipée, se rangeaient du côté de l’accusateur plutôt que de celui de l’officier juif piégé. Il a compris que l’engagement de ce milieu, censément respectueux des convenances, à lutter contre l’antisémitisme était conditionné par le fait que ce dernier reste à distance. Lorsque l’antisémitisme s’est concrétisé contre un Juif en particulier, sous la forme d’une action en justice, ce même milieu s’y est adonné.
La conférence de Durban de 2001 en est l’équivalent structurel.
La Conférence mondiale des Nations Unies contre le racisme s’est tenue à Durban, en Afrique du Sud, fin août et début septembre 2001. Le Forum des ONG, instance officielle de la conférence, a réuni environ sept mille militants représentant quelque trois mille organisations. Ce forum a constitué le lieu de rencontre international où les militants antisionistes organisés ont coordonné leur stratégie politique.
Le Forum des ONG a publié une déclaration qualifiant Israël d’« État d’apartheid » coupable de « crimes racistes contre l’humanité, notamment de nettoyage ethnique et d’actes de génocide ».
Il appelait à « l’élimination de l’État juif raciste ».
Des tracts antisémites, dont les Protocoles des Sages de Sion, ont été distribués lors de la conférence. Les délégués juifs ont été harcelés. Les délégations israélienne et américaine ont quitté la conférence.
Le cadre antisioniste, d’une diplomatie polie, n’a pas renié Durban. Les organisations de défense des droits humains les plus respectées au monde ont signé la déclaration finale du Forum des ONG, prétendant désapprouver les formes les plus extrêmes de fanatisme, sans pour autant lever le petit doigt pour faire bouger les choses.
La « Stratégie de Durban » – délégitimer Israël par le biais des institutions internationales, ériger l’analogie avec l’apartheid en vocabulaire contemporain dominant du cadre, coordonner les organisations de la société civile à travers les continents – est devenue le programme du cadre. Human Rights Watch a qualifié Israël d’« État d’apartheid » en 2021. Amnesty International a publié la même déclaration en 2022.
Dans les deux cas, à l’instar de Marr, ces organisations ont invoqué les outils de recherche et de droit les plus modernes pour parvenir à leurs conclusions, qui ne sont pas moins sectaires que celles de Marr. Le cercle modéré du cadre avait assimilé le langage introduit par les militants organisés à Durban. La distinction que le cadre établissait avec l’activité politique ouvertement antisémite avait été mise à l’épreuve à Durban et s’en était visiblement trouvée affaiblie. Tout comme pour Marr, les Juifs étaient considérés comme moins qu’humains et donc indignes de la protection d’organisations de défense des droits humains comme Amnesty International et HRW.
Ce fut l’équivalent contemporain du moment Herzl, condensé. Les Juifs qui observèrent les événements de Durban et l’intégration subséquente du programme de Durban par le système politique modéré parvinrent à la même prise de conscience que Herzl à travers l’arrêt Dreyfus. L’engagement du système politique modéré à lutter contre l’antisémitisme était conditionnel. Lorsque l’antisionisme se concrétisa par des programmes politiques ouvertement éliminatoires, ce système ne protesta pas : il y participa.
Troisième parallèle : le 7 octobre, l’intégralité du jeu condensée
Ce que les arrêts Dreyfus et Durban ont mis des années à démontrer s’est produit en dix-huit mois, à compter du 7 octobre 2023. Le cycle complet de réponse du cadre de politique de tolérance zéro face à la violence antijuive s’est déroulé en un temps record, sous les yeux de tous ceux qui l’ont observé.
La première étape fut la réaction immédiate des 7 et 8 octobre 2023. Certains observateurs officiels exprimèrent leur indignation face aux atrocités du Hamas. Des éditoriaux condamnèrent les violences. Des représentants du gouvernement exprimèrent leur sympathie à Israël. Des universités publièrent des communiqués déplorant les pertes humaines. Ces observateurs adoptèrent la réaction habituelle des milieux intellectuels face aux violences perpétrées contre les Juifs : indignation officielle, condamnation rituelle, sympathie professionnelle. Ce fut en quelque sorte la réunion de Mansion House condensée en soixante-douze heures.
La deuxième phase a émergé en quelques jours. Le même système qui avait condamné officiellement les attentats du 7 octobre a commencé, les 9 et 10 octobre, à remettre en question l’étendue du droit d’Israël à la légitime défense, notamment en ce qui concerne les opérations nécessaires pour prévenir une nouvelle attaque de cette ampleur.
Le 12 octobre, les principaux médias occidentaux diffusaient largement les souffrances des Palestiniens à Gaza, avant même qu’Israël n’ait lancé d’opérations terrestres d’envergure.
Fin octobre, le discours de ce système avait évolué : de la condamnation du Hamas, il avait fait place à l’exigence de « proportionnalité » et de « retenue » de la part d’Israël. Moins de trois semaines après le pire massacre de Juifs en une seule journée depuis la Shoah, ce même système considérait la riposte militaire israélienne comme la principale préoccupation nécessitant une gestion internationale. Ce passage de la sympathie à l’endiguement avait pris des décennies à ce système, pourtant bienveillant, au XIXe siècle.
La troisième phase s’est déroulée jusqu’en 2024. Le discours officiel est passé de « Israël a le droit de se défendre, mais sa riposte doit être proportionnée » à « Israël commet un génocide à Gaza ». Les principales organisations de défense des droits humains ont adopté cette qualification de génocide. La Cour internationale de Justice a été saisie de l’affaire. L’Afrique du Sud, soutenue par d’importants groupes progressistes occidentaux, a formellement accusé Israël de génocide. Le discours officiel avait opéré un renversement complet : les Juifs, victimes incontestables de violences génocidaires le 7 octobre, étaient désormais qualifiés, dans le vocabulaire institutionnel le plus respectable, d’auteurs de génocide.
La quatrième phase est désormais à l’œuvre. Le cadre d’analyse présente de plus en plus les événements du 7 octobre comme une résistance légitime, une réponse justifiée à la politique israélienne, ou tout simplement moins graves que ne le laissait entendre le discours initial. Des articles universitaires défendent les attaques comme une action décoloniale légitime. Des étudiants célèbrent les attaques lors de manifestations. Le slogan « Mondialisons l’Intifada » résonne à grande échelle. Certaines voix progressistes, après avoir condamné le Hamas, remettent en question sa responsabilité dans les atrocités commises.
Dans certains milieux, le Hamas est désormais plus respecté que les Juifs – tout comme le mouvement antisémite de Marr était plus respecté que les Juifs dans l’Europe des années 1880, ce qui a engendré des violences que le cadre d’analyse initial était impuissant à combattre. Le cadre d’analyse du 7 octobre a abandonné son opposition initiale à la violence pour la justifier, comme on l’a vu au XIXe siècle et en Palestine sous mandat britannique.
Le « cycle de violence »
Le système actuel a perfectionné le pacte des antisémites jusqu’à sa forme la plus ingénieuse. Le pacte proposé dans les années 1880 était grossier : se débarrasser des Juifs et la violence cesserait. Le pacte proposé par Marr exigeait que le système reconnaisse ouvertement son propre caractère antijuif, ce que ses membres les plus modérés ne pouvaient faire sans perdre toute respectabilité. Le pacte actuel résout ce problème par la notion de « cycle de violence ».
Ce cadre juridique s’engage officiellement à réprimer la violence. La violence antijuive contrevient à cet engagement et porte atteinte à la civilisation. L’autodéfense juive contre cette violence engendre elle aussi de la violence, sous la forme d’opérations militaires israéliennes contre les organisations qui la produisent. Ce cadre juridique traite les deux comme une seule et même « violence ». Toutes deux contreviennent à l’engagement de ce cadre en faveur de l’ordre civique. Toutes deux doivent être réprimées.
Cette formulation accomplit un travail important que l’ancien compromis ne pouvait réaliser. Ce dernier exigeait du cadre qu’il choisisse entre l’ordre civilisationnel et l’élimination de la présence juive. Le cadre a accepté ce compromis à plusieurs reprises, mais devait le renier dans un langage respectable. La formulation du « cycle de violence » élimine cette obligation de reniement.
Le cadre peut désormais s’opposer à l’autodéfense juive avec le même vocabulaire qu’il utilise pour s’opposer à la violence antijuive.
Les deux sont des violences. Les deux doivent cesser. L’engagement du cadre envers l’ordre civique s’applique uniformément aux deux. Le fait qu’une partie soit l’agresseur et l’autre la victime n’est pas pertinent.
Ce que cette formulation dissimule, c’est que le cycle comporte une variable spécifique sur laquelle le cadre d’analyse peut agir. La violence antijuive est appréhendée par ce cadre comme un fait historique, une réaction aux actions israéliennes ou le produit de conditions auxquelles il est impossible d’agir directement. La réponse juive à cette violence est considérée comme le choix susceptible d’être modifié. Le cadre d’analyse érige donc l’autodéfense juive en élément modifiable du cycle. «
Si les Juifs cessaient de se défendre – si Israël cessait d’exister en tant qu’État juif et si l’existence nationale et politique juive, qui requiert la défense, prenait fin – le cycle s’achèverait.
C’est le marché des antisémites, revisité. Réduisez l’identité nationale juive à néant sur le plan politique, et la violence que ce cadre d’analyse combat cessera.
Dans sa formulation polie, ce cadre ne prône pas l’extermination des Juifs, mais plutôt la rupture du cycle de violence. Or, ces deux formulations ont le même contenu, car ce cadre définit le cycle de telle sorte que l’autodéfense juive devienne la variable à éliminer. L’attachement du cadre à l’ordre civilisationnel demeure inchangé. Seul le mécanisme mis en œuvre pour servir cet engagement a été modernisé afin de pouvoir être exprimé dans un langage progressiste respectable.
Ce système ne laisse aucune place aux Juifs pour vivre comme tout le monde. Les autres peuples ont droit à l’existence politique, à la souveraineté nationale et à l’autodéfense. Ce système reconnaît ces droits comme des composantes essentielles de la vie civique. Les Juifs ne bénéficient pas de ces droits car les leur accorder exigerait que ce système les défende contre la haine dont ils sont victimes, ce qui l’obligerait à combattre l’expression même de cette haine par l’élite intellectuelle.
Ce système ne peut le faire sans se détruire lui-même. Il enferme donc les Juifs dans une catégorie qui ne possède pas les mêmes droits que les autres peuples. Les Juifs peuvent être tolérés, mais seulement en tant que peuple dont la spécificité doit être minimisée. Les Juifs peuvent être défendus, mais seulement en tant qu’individus dont l’existence nationale et politique doit être contenue. L’engagement de ce système envers l’égalité civique s’arrête là où l’égalité des Juifs l’obligerait à s’opposer à sa propre élite intellectuelle.
Défense sans combat : la véritable position de ce cadre
La réponse de ce cadre aux violences antisémites dans les pays occidentaux a suivi le même schéma que celle apportée aux pogroms russes des années 1880. Les gouvernements occidentaux ont financé le renforcement de la sécurité dans les synagogues, les écoles juives et les centres communautaires juifs. Ils ont créé des conseils chargés d’étudier et de mesurer l’antisémitisme. Ils ont publié des déclarations exprimant leur inquiétude face à la montée de l’antisémitisme dans leurs pays. En revanche, ils ont omis de lutter contre l’idéologie qui engendre ces violences.
Revenons sur l’attentat à la bombe contre la synagogue de la rue Copernic en 1980. Une moto piégée avait explosé devant la synagogue pendant l’office du Shabbat, alors qu’environ 320 fidèles célébraient cinq Bar Mitzvah ce week-end-là. Quatre personnes ont été tuées et quarante-six blessées. Cet attentat, le premier attentat meurtrier contre des Juifs en France depuis la Seconde Guerre mondiale, a finalement été attribué au Front populaire de libération de la Palestine.
Le lendemain de l’attentat, le Premier ministre Raymond Barre, lors d’une interview télévisée, a décrit les faits comme suit : « Une bombe visait des Juifs réunis dans une synagogue, mais a touché quatre Français innocents qui traversaient la rue Copernic. » Les Juifs à l’intérieur de la synagogue étaient bien la cible de la bombe, mais ils appartenaient à une autre catégorie de victimes : ni « innocents » au sens de cette analyse, ni « Français » au sens de cette même analyse. Les quatre passants décédés par hasard étaient les véritables victimes, celles dont la mort a déshonoré la civilisation. Les Juifs présents dans la synagogue n’étaient que des Juifs, et non les « Français innocents » dont la disparition constituait une tragédie plus grande encore que si les victimes avaient été les Juifs visés.
La solution proposée fut exposée encore plus clairement au rabbin de la synagogue lors de sa visite aux blessés à l’hôpital. On lui conseilla de « construire ses synagogues en périphérie de Paris, là où elles ne mettront pas en danger les Français innocents ».
Cette logique structurelle n’était autre que le marché conclu par les antisémites, résumé en quelques mots. Éloigner les Juifs des quartiers résidentiels, afin que les violences antisémites n’affectent pas les Français dont la mort est une véritable catastrophe. Il ne s’agissait pas de combattre la violence, mais de demander aux Juifs de se reloger pour que les vrais Français ne soient pas touchés par ces violences.
Le discours prononcé par le Premier ministre canadien Mark Carney dans une synagogue de Toronto le 2 juin 2026 constitue l’expression contemporaine de cette même position structurelle.
Carney a nommé les incidents antisémites : fusillades dans les écoles juives, attentats à la bombe incendiaire dans les synagogues, harcèlement dans les hôpitaux, étudiants chassés des campus. Il a alloué davantage de fonds à la sécurité des institutions juives. Il a créé un conseil chargé d’étudier et de mesurer l’antisémitisme.
Il n’a pas mentionné le Hamas. Il n’a pas mentionné le 7 octobre. Il n’a pas mentionné l’antisionisme. Il n’a nommé aucun auteur. Il a traité l’antisémitisme comme s’il s’agissait d’un phénomène naturel et que le rôle du gouvernement se limitait à distribuer des parapluies. Le terreau fertile qui a engendré les fusillades et les attentats à la bombe incendiaire est resté sans solution, car le cadre actuel ne peut s’attaquer à ce terreau sans reconnaître qu’il l’a lui-même alimenté.
L’articulation structurelle de la position de Carney reposait sur son principe civique selon lequel « aucun Canadien, dans sa vie quotidienne, ne devrait être tenu responsable des actions d’un gouvernement, quel qu’il soit ».
Cette affirmation sous-entend que les calomnies contre Israël sont vraies et demande seulement que les Juifs canadiens soient épargnés par leurs conséquences locales. Elle les protège de toute responsabilité tout en laissant intact le système qui engendre cette responsabilisation. Ce système n’a pas évolué depuis 1882. Officiellement horrifié par la violence, Carney est prêt à financer les secours et la défense, mais refuse de combattre l’idéologie qui la produit, car l’élite intellectuelle qui soutient ce système partage le postulat sous-jacent de cette idéologie selon lequel la présence nationale juive est le problème à gérer.
La reconnaissance qui arrive tardivement
Le travail de reconnaissance consiste à s’affranchir des cadres de pensée que l’époque considère comme essentiels. Le lecteur de 2026 observe la classe instruite de 1882 et découvre ce que cette classe ne pouvait voir d’elle-même.
Le lecteur de 2076 observera la classe instruite de 2026 et découvrira ce que cette classe ne peut voir d’elle-même.
La prise de conscience est toujours tardive. Les acteurs du système policé ne se reconnaissent pas eux-mêmes lorsque celui-ci est à l’œuvre. Elle survient une fois le processus achevé, lorsque la violence a engendré la catastrophe préparée par les présupposés sous-jacents, lorsque le récit historique est sans équivoque, car la catastrophe s’est produite. Dès lors, la prise de conscience n’est plus préventive, mais commémorative.
Dans cinquante ans, il sera aussi évident pour les lecteurs instruits que le discours des élites du XIXe siècle sur la question juive était antisémite, tout comme il l’est aujourd’hui pour eux. L’aile policée de ce système apparaîtra comme le visage édulcoré de la ségrégation, aussi sincères que fussent les convictions de ses participants de se considérer comme une alternative modérée à un sectarisme brutal. Le discours de Carney de juin 2026 sera interprété comme on interprète aujourd’hui la réunion de Mansion House de février 1882 : comme le témoignage d’un système qui défendait les Juifs superficiellement tout en refusant de combattre l’idéologie à l’origine de la violence, et ce, parce que son propre cercle d’influence reprenait les mêmes présupposés sous un jour respectable.
Nous ne devrions pas avoir à attendre cinquante ou cent ans pour comprendre que les schémas que nous observons aujourd’hui correspondent à ceux qui ont animé la question juive en Europe. Cette reconnaissance ne saurait être tardive. Le schéma historique est documenté. Le parallèle contemporain est documenté en un laps de temps très court.
Le lecteur qui a suivi cette série à travers les cinq essais précédents dispose des outils analytiques nécessaires pour identifier ce cadre d’analyse au moment même où il se manifeste.
La réaction de ce cadre d’analyse, bien que mesurée, aux événements du 7 octobre a reproduit l’ensemble du schéma historique en deux ans et demi.
Croyez-en ce système. Il vous le révèle depuis deux siècles. Officiellement, il s’oppose à la violence, mais sa logique sous-jacente reste la même : les Juifs ne sont pas comme nous et il faut les gérer pour nous protéger des attaques de ceux qui veulent les tuer. Les systèmes de croyances sous-jacents, qu’il s’agisse du marxisme, du colonialisme de peuplement, des études décoloniales, des politiques identitaires, de l’intersectionnalité ou de l’activisme « pro-palestinien », tolèrent ou encouragent tous l’antisémitisme sur le plan philosophique. Tant que cela restera vrai, aucune politesse ne pourra protéger le peuple juif.
FIN
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