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La « fin de l’humanité » – la fin de la « Tribu humaine » – a toujours été – tout au long de l’Histoire – un spectre – « LE » spectre – agité par tous les acteurs religieux, politiques, philosophiques. La mort de l’Homme, la fin de l’humanité, est aujourd’hui – et plus que jamais depuis un siècle – une possibilité. Une triste possibilité.

Vous vous souvenez de l’annonce sentencieuse de Paul Valery – «Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles» – avant que l’arme nucléaire permît – plusieurs décennies après – d’envisager la fin même de la planète.

Aujourd’hui, les progrès de la science combinés avec les mécanismes de pouvoir et du « tout Marché » présentent un danger incroyable au moment même où l’humanité connaît un des évènements les plus bouleversants de son histoire : l’humanité vient de décrypter les clés du langage du monde vivant, celui qui a permis de créer l’Homme : la cartographie du génome humain révélé en 1993 par des chercheurs français, avant l’achèvement général du séquençage du génome humain en 2000.

Aucune espèce vivante n’est arrivée à ce stade de développement qui nous donne tout à la fois une clé de compréhension du monde, une clé de compréhension de l’Homme et tout naturellement offre à l’Homme un pouvoir dont nous avons de la peine à comprendre l’immensité et son corollaire, la responsabilité incroyable qui en découle. Quel poids immense sur les frêles épaules de l’Homme !

C’est à l’aune de cette réalité scientifique – de ce bouleversement historique – que nous devons aujourd’hui imaginer la combinaison diabolique qui pourrait en résulter : le pouvoir, le biopouvoir marié avec malignité avec le Profit.

De cette combinaison, nous le comprenons aisément, découlent d’immenses risques pour le monde, pour l’Humanité.


Depuis toujours, la Nature a connu la disparition d’espèces, des mutations… il faut reconnaître que ces disparitions s’accélèrent et suscitent de multiples inquiétudes : pourquoi d’ailleurs l’Homme échapperait-il à un destin aussi tragique que Naturel ?

Quel paradoxe d’ailleurs de voir l’Humanité disparaître au moment le plus sublime de sa quête vers le savoir : comprendre la vie, en maîtriser le langage, toucher au secret des secrets.

Qui ne voit alors que se boucle la boucle ? L’Homme réintégrant le paradis comme lieu du savoir des savoirs : vers la plus pure des innocences ? Qui pour croire une issue aussi favorable ?

De cette combinaison du savoir et de la puissance technologique, de ce mariage entre pouvoir et recherche d’un insupportable Profit peut alors surgir ce pire, qui nous fait tant peur. Le Biopouvoir disposant sans limites des dernières découvertes scientifiques, ce peut être, la fin annoncée de l’Humanité après le surgissement d’organisations politiques des plus incroyables.

De toute évidence, pouvons-nous constater simplement que l’avènement du Biopouvoir annoncé par Michel FOUCAULT appelle à reconsidérer très sérieusement aujourd’hui l’avenir de l’Humanité.

L’avènement du Biopouvoir

La « vie » est devenue une affaire « de » pouvoir, une affaire « du » pouvoir. Telle est la découverte et l’annonce faites par Michel Foucault dès les années « 70 ».

Cette emprise du pouvoir sur la Vie connaît aujourd’hui un développement certain du fait même des découvertes scientifiques. Ainsi pouvons nous constater que le « Biopouvoir » étend son empire (A) renforcé par les récents bouleversements scientifiques et technologiques (B).

A – Le « Biopouvoir » étend son empire …

Michel Foucault montre que le Biopouvoir a pris racine dans le gouvernement des âmes, exercé par les ministres de l’Eglise, sous la figure allégorique du troupeau en quête de berger.

Avec « La Réforme », en Allemagne et en Angleterre, une déconnexion du pouvoir souverain chrétien avec l’Eglise va s’opérer. De cette déconnexion – dont va d’ailleurs résulter la notion de « Raison d’Etat » – va naître une concurrence pour la domination des corps, des populations.

Cette forme de pouvoir a bien sûr évolué – s’exerçant à travers l’Eglise comme l’Etat moderne – à la fois de manière globalisante (le troupeau ou la population) et individualisante (la brebis ou le corps).

Petit à petit, le biopouvoir – dans sa version politique – exercera une emprise sur les êtres humains comme espèce vivante puis sur leur milieu de vie, leur milieu d’existence.

L’hygiène publique, les politiques de régulations des naissances, de gestion de la mortalité sont ainsi petit à petit saisies par des mécanismes de comptabilité et d’industrialisation visant à gérer le vivant.

L’Hypothèse d’un bio-pouvoir – c’est-à-dire d’un certain rapport entre le pouvoir et la vie – est exposé par Michel Foucault dans « la Volonté de savoir » et dans les cours contemporains donnés au Collège de France. Un exemple peut être rappelé pour illustrer ce glissement.

Lorsque la peste se déclarait dans une ville, une série de mesures était données qu’il fallait suivre « sous peine de la vie », qui visait à mettre la population sous la plus étroite surveillance possible.

La ville et ses alentours étaient fermés avec interdiction d’en sortir. Le territoire mis en quarantaine était partagé en districts, les districts en quartiers puis dans ces quartiers, on isolait des rues. Il y avait dans chaque rue des surveillants, dans chaque quartier des inspecteurs, dans chaque district des responsables de districts et dans la ville un gouverneur ou des échevins ayant reçu, au moment de la peste, un supplément de pouvoir.

Plus personne ne pouvait circuler, à l’exception des inspecteurs, des soldats, des intendants et des « corbeaux » (ces misérables devant porter les malades et enterrer les morts).


Quotidiennement, les inspecteurs passaient devant chacune des maisons dont ils avaient la charge et chaque habitant devait se présenter à une fenêtre, si possible une fenêtre spécifique pour chacun. Les présents étaient notés. Si quelqu’un ne se présentait pas à la fenêtre, c’est qu’il était malade ou bien mort.

De cette gestion, Foucault déduit que la « Vérification permanente de la vitalité de chacun dans la communauté figée est un des signes de l’émergence de la relation pouvoir/savoir. »

Ainsi, la population est captée par le pouvoir politique qui cherche à en surveiller et à en maîtriser la santé.

La ville est immobilisée et la population soumise à un enregistrement continu de son état.

Chacun est surveillé, contrôlé en permanence pour maintenir la population à son maximum de vie.

De ces illustrations multiples, Michel Foucault va déduire l’émergence d’une société disciplinaire avec toutes les dérives qui en résultent et qui trouvent alors sa justification avec un certain type de capitalisme.

Michel Foucault précise : l’analyse du fonctionnement réel du pouvoir permet de mettre en évidence une combinaison des catégories de biopolitique et de discipline qui répondent au passage du pouvoir monarchique à un pouvoir bourgeois – en un mot – la mise en œuvre d’une « société disciplinaire » permet de contrôler le plus finement possible, le plus économiquement possible, plus vite aussi, de façon à favoriser le développement économique.

Ainsi, se mettent en place des mécanismes de « régulation » et des mécanismes de « dressage ».

Nous pourrions ici développer – presque à l’infini – tant le sujet se prête à la complexité : le philosophe Maurizio Lazzarato apporte ainsi un éclairage étonnant dans le distinguo opéré entre « population » et « individu-masse » : « Les individus sont devenus des « dividuels » et les masses des échantillons, des données, des marchés ou des « banques » »

Et cette proposition de Lazzarato : « Les techniques disciplinaires, biopolitiques et du spectacle visent à contrôler le « temps » (forme subjective de la richesse) à travers l’institutionnalisation de la division entre « temps de travail » et « temps de vie »

Et de conclure : « Le fordisme est incompréhensible si l‘on ne prend pas en compte cette dimension. Le fordisme en effet, parvient à articuler discipline et contrôle bio-temporel réalisant l’intégration de la triade corps-population-public dans la triade « institutionnelle » usine-welfare-spectacle. »

Ainsi pouvons-nous comprendre l’architecture complexe du Biopouvoir qui s’adosse au Capitalisme.

Nous verrons comment il peut se combiner aujourd’hui avec le Marché.

Michel Foucault « va s’attacher à étudier les technologies de pouvoir qui à partir du XVIIIème siècle investissent spécifiquement la vie, c’est-à-dire les corps individuels, objets d’une « anatomo-politique » »nous dit la philosophe Katia GENEL.

Michel Foucault étudie les mécanismes techniques de ce contrôle à travers les lieux d’enfermement – l’Asile, la prison … – ou les outils de contrôles tel le « panoptique ».

Système subtil de surveillance imaginé par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle, le panoptique permet à un individu, logé dans une tour centrale, d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci ne puissent savoir s’ils sont observés.

Ce dispositif doit créer un « sentiment d’omniscience invisible » chez les détenus.

Michel Foucault fait de cet outil le modèle abstrait d’une société disciplinaire.

Pour Foucault, « La formule abstraite du Panoptisme n’est plus « voir sans être vu », mais imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque », commente Gilles DELEUZE.Complexe, l’analyse de Foucault peut être prolongée. Doublement.

Pour Gilles DELEUZE, justement, nos sociétés modernes connaissent un nouveau glissement.

Aux sociétés « disciplinaires » – qui auraient atteint leur apogée au début du XXème siècle – succède actuellement un autre type de société : « les sociétés de contrôles ».

De la même façon, Giorgio AGAMBEN, propose une relecture de FOUCAULT à la lumière de SCHMITT et de HEIDEGGER pour établir une ligne de continuité entre l’Occident contemporain et la conception de la politique de l’Allemagne Nazi.

Le camp devient ainsi l’espace politique paroxystique puisque le camp est « le lieu de décision radicale sur la vie nue »


Comment ne pas constater qu’aujourd’hui, le Biopouvoir bénéficie d’une conjonction favorable à son développement ?

Nous vivons un moment de crise politique et culturelle majeure qui remet en cause – dans son essence même – la démocratie, au sens grec. Nous vivons également un moment particulier où les sciences du vivant et les biotechnologies offrent une capacité de contrôle sur le vivant jusqu’ici inégalée dans l’histoire de l’Humanité.

Le « Biopouvoir » est – en effet – aujourd’hui renforcé par les récents bouleversements scientifiques et technologiques.

B – … renforcé par les récents bouleversements scientifiques et technologiques

Nous assistons depuis quelques années à une avalanche de découvertes et d’expérimentations concernant les sciences et les technologies du vivant.

Transgénèse des animaux et des plantes, thérapie génique, clonage, création de cellules souches, création de chimères humain/animal …

A ces innovations scientifiques répondent des innovations technologiques tout aussi impressionnantes : les « biotech sèches » constituent toutes les machines développées pour pallier les déficiences humaines telles que l’implant cochléaire qui restitue l’Ouïe à certains sourds, ou les organes artificiels comme ce poumon synthétique sur lequel planche des chercheurs de Pittsburgh.

C’est aussi l’exemple de la société Neural Signal INC qui implante des électrodes dans le cerveau de tétraplégiques pour les relier « par la pensée » à un ordinateur.

Cette pluie d’innovation de ne devrait pas s’arrêter là.

« Les progrès technologiques vont nous conduire vers un contrôle total de la matière au niveau atomique » explique Christine Peterson présidente de Foresight Institute, organisation soutenant le développement des nanotechnologies.

Déjà sont annoncés des systèmes plus fins, plus complexes que ceux de la Nature, par exemple des tissus et des organes n’ayant plus rien de biologique.

Autrement dit – conclut le philosophe Jean-Pierre BELAND – ces techniques nouvelles vont rendre désuets l’ADN et les mécanismes de l’évolution.

« Nous sommes aujourd’hui au Converging technologies, aux NBIC ( nano, bio, info, cogno), combinaison synergique de quatre secteurs majeurs de la science et de la technologie, chacun des secteurs progressant à un rythme rapide : a) nanoscience et nanotechnologie, b) biotechnologie et biomédecine, y compris le génie génétique, c) technologie de l’information, y compris le calcul et les communications avancées ; d) sciences cognitives, y compris la neuroscience cognitive » nous dit Jacques DUFRESNE

Si de toute évidence nous marchons assurément vers une maîtrise du vivant et que nous disposerons d’ici peu d’une capacité de modifier, d’intervenir sur le vivant, nous pouvons d’ores et déjà constater que l’espace – notre espace – est de plus en plus quadrillé par les technologies.


Le territoire humain sera demain maîtrisé comme aujourd’hui l’espace public et privé est quadrillé par des technologies impressionnantes : vidéo, réseau de communication sans fils téléphoniques ou liaisons wi-fi, liaison satellitaire et contrôle localisé, GPS, …contrôle biométrique.

La capacité de l’individu d’échapper à ce maillage technologique est de plus en plus improbable.

A cette avancée technologique et scientifique, l’homme répond par une ambition sans égale. Les expérimentations les plus incroyables voient le jour.

Que ce soit les projets de Clonage, le projet Biosphère II ou le programme « Artificial Life »…

Tous ces projets obéissent à une même démarche : maîtriser le vivant, reproduire pour dominer la vie comme le territoire humain.

Le projet Biosphère II visait à recréer les cinq principaux Biomes de l’humanité en installant sous un hangar de verre en Arizona, 3400 espèces végétales, quelques espèces animales huit humains, quatre hommes et quatre femmes durant deux ans. Ces humains respiraient l’air produit par la végétation, se nourrissaient des végétaux qu’ils cultivaient et des produits des animaux qu’ils élevaient.

Le but de l’opération était d’éviter la pollution de la terre et créer une biosphère seconde et les conditions d’une purification totale de la planète, en même temps que prévoir un départ pour mars.

Cette quête permet d’ailleurs de s’interroger avec l’universitaire Lucien Sfez sur ce besoin de « purification générale de la planète » qui complète si bien – l’inquiétante « purification totale des corps »

Ce projet combine plusieurs images symboliques, notamment celle de la grande réconciliation entre technologie et nature.

De la même façon, le projet « Artificial Life » vise à créer des êtres artificiels dans l’ordinateur.

Dotés d’un sexe, ils copulent, ont des enfants, se nourrissent d’une nourriture électronique, attrapent des maladies, déclinent et meurent. Assemblés en troupeaux, ils mènent une vie sociale riche d’échanges.

Le but de ce projet – mené par l’équipe de M. LANGTON à l’institut de Santa Fe est de créer un être supérieur, une autre forme de vie. « Ces êtres auront un jour une conscience, une volonté, une âme » proclame les chercheurs.

La création « d’êtres intermédiaires », d’un monde de cyborgs, ferait sourire si les avancées techniques et scientifiques n’étaient encouragées par certaines idéologies, nous en reparlerons.

Nous le voyons bien, tous les projets se tiennent : purification du corps individuel ( projet Génome), dans une planète purifiée ( Biosphère II) : le tout surplombé par des êtres électroniques.

Nous assistons ainsi à une nouvelle approche de la Biologie pour en faire la biologie « d’une vie possible »

« Si en pratique, la biologie est l’étude scientifique d’une vie fondée sur la chimie d’une chaîne de carbone, aucune charte ne limite la Biologie à cela. (…) le vrai sujet de la biologie est la forme de la vie et non le matériau dans lequel elle s’inscrit » conclut dans cet esprit Lucien SFEZ.

Nous le comprenons alors :

« La limite entre le vivant et le non vivant est dépassée et permet d’imaginer des successeurs éternels, hors d’atteinte des agressions de la vie et de la mort et pour toujours reproductibles, en état incessant d’émergence et d’évolution progressive par construction. L’Homme inventé. Travail d’alchimie. »

Nous pouvons ainsi entrevoir ce que les progrès de la science du vivant permettent d’envisager dans les toutes prochaines années.

Les progrès scientifiques et technologiques dans le domaine du vivant nous réservent les plus grandes surprises.

Nous l’avons bien compris, « C’est la première fois dans l’histoire du vivant qu’une créature en arrive à lire l’écriture dont elle est l’expression. Avec cette boucle, un incroyable évènement est rendu possible : l’instant où la créature va pouvoir faire retour dans la création pour se refaire. L’instant où la créature va interférer dans sa création et se poser comme son propre créateur. »

Or, la tendance historique d’évolution du pouvoir, qui consacre l’intégration du vivant dans la sphère même du politique peut générer les plus grands dangers pour l’humanité.

La tendance historique qui caractérise l’évolution des formes de pouvoirs en biopouvoirs – telle que décrit par Michel Foucault – se trouve aujourd’hui renforcée par des outils scientifiques et technologiques d’une puissance jusque là inenvisageable.

Qui va décider des choix immenses auxquels nous allons être confrontés ? Au service de quels idéaux ?

Certaines idéologies – hier combattues, annihilées – retrouvent déjà une nouvelle jeunesse.

Que peut donner le mariage des technologies de contrôle du vivant avec l’exercice d’un biopouvoir renforcé ?


Le pire peut être imaginé. Comment l’éviter ?

L’avènement du Biopouvoir dans les conditions actuelles appelle à reconsidérer très sérieusement aujourd’hui l’avenir de l’Humanité.

Jean Luc Pujo


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