La question de savoir comment des sociétés ordinaires produisent un mal extraordinaire ; comment les nations démocratiques glissent vers une domination autoritaire, comment des gens ordinaires deviennent des auteurs ou des suiveurs consentants, a occupé certains des esprits les plus importants du siècle dernier.
Trois penseurs en particulier ont abordé cette question sous des angles qui se recoupent de manière révélatrice : le Dr Douglas Kelley, le psychiatre américain qui a examiné les criminels de guerre nazis à Nuremberg en 1945-1946 et publié 22 Cellules à Nuremberg en 1947 ; Hannah Arendt, la philosophe politique germano-juive qui a analysé les conditions structurelles du totalitarisme dans Les Origines du totalitarisme (1951) et son visage humain dans Eichmann à Jérusalem (1963) ; et Mattias Desmet, le psychologue clinicien belge qui a soutenu dans La Psychologie du totalitarisme (2022) qu’un processus psychologique qu’il appelle « formation de masse » sous-tend les systèmes totalitaires et reste actif dans le monde contemporain.
Tous trois s’attaquent à une même énigme fondamentale : comment cela se produit-il ?
Leurs réponses sont véritablement complémentaires à certains égards, se confrontent de manière constructive à d’autres, et divergent fortement sur quelques points. Les mettre en dialogue révèle toute la complexité du problème que chacun cherchait à résoudre et met en lumière les forces et les faiblesses de chaque approche.
Première partie : Convergences profondes
1. La banalité des auteurs
Le point commun le plus frappant entre ces trois penseurs réside peut-être dans leur conviction que les architectes et les exécutants du mal totalitaire n’étaient pas, au sens psychologique du terme, des êtres extraordinaires. Il s’agissait, dans chacun d’eux, d’une position délibérée et controversée, allant à contre-courant de l’intuition populaire.
Kelley, s’appuyant sur un examen clinique direct, conclut après des mois d’entretiens quotidiens et de tests psychologiques systématiques que les 22 accusés de Nuremberg n’étaient ni atteints de troubles mentaux ni psychologiquement atypiques. Leurs scores de QI se situaient dans la moyenne, voire au-dessus. Leurs personnalités, bien que comportant des traits de narcissisme, d’agressivité et de vide moral, ne présentaient pas de pathologies cliniques les distinguant de la population générale.
Kelley était catégorique à ce sujet : on pouvait trouver des hommes aux profils de personnalité comparables, écrivait-il, aussi bien dans les salles de réunion que dans les bureaux politiques, et même au coin des rues de n’importe quelle ville américaine. Pour une analyse approfondie de son ouvrage quasi introuvable, veuillez consulter mon précédent essai.
Arendt est parvenue à une conclusion similaire par une approche philosophique et historique.
Dans Les Origines du totalitarisme, elle écrit que la caractéristique de l’homme de masse, c’est-à-dire de l’homme ordinaire, la matière première humaine des mouvements totalitaires, n’était ni la brutalité ni l’arriération, mais l’isolement et l’absence de relations sociales normales.
Les hommes qui ont commis des crimes de masse n’étaient pas des figures démoniaques, mais des individus déracinés socialement et sans but précis, qui avaient trouvé dans le mouvement un sens et un sentiment d’appartenance qu’ils ne pouvaient trouver ailleurs. Puis, en assistant au procès d’Eichmann à Jérusalem en 1961, elle a été confrontée à la dimension humaine de cet argument et a introduit son concept le plus controversé et le plus durable : la « banalité du mal ».
Eichmann, coordinateur logistique du transport de millions de Juifs vers les camps d’extermination, n’était pas, selon Arendt, un monstre ni un fanatique idéologique. C’était un homme superficiel, carriériste et opportuniste ; un homme dont la principale caractéristique était une incapacité quasi totale à penser autrement que selon les exigences de sa fonction institutionnelle.
Son mal était réel, colossal par ses conséquences, et pourtant « banal » en ce sens qu’il était impossible de l’attribuer à une intention radicale et démoniaque qui le rendrait compréhensible comme le fruit d’un certain type d’individu. L’horreur résidait précisément dans le fait qu’aucun type d’individu particulier n’était requis.
Desmet reprend directement cette position.
Le totalitarisme, affirme-t-il, ne concerne pas des individus monstrueux, mais des personnes normales qui ont succombé à une « pensée morbide et déshumanisante ». Dans son modèle, les meneurs de la formation des masses ne sont pas des conspirateurs ; ils sont eux-mêmes prisonniers de la fiction idéologique engendrée par ces masses, hypnotisés à leur manière au même titre que les adeptes qu’ils entraînent.
C’est à ce stade que Desmet s’appuie explicitement sur Arendt, étendant son observation sur l’inconscience d’Eichmann à une théorie générale de la façon dont l’abolition de la conscience individuelle critique opère dans une société sous l’emprise de la formation de masse.
La convergence ici ne se limite pas à un accord superficiel.
Ces trois penseurs comprennent que la conclusion selon laquelle il s’agit d’un « auteur ordinaire » n’est pas rassurante. Elle n’atténue pas le mal ; elle amplifie le danger.
Si les atrocités nécessitaient des individus exceptionnels, les sociétés pourraient se protéger en identifiant et en marginalisant les quelques individus dangereux. Si elles ne nécessitent que des personnes ordinaires placées dans des conditions particulières, le défi de la protection devient infiniment plus complexe – et infiniment plus urgent.
2. Les conditions sociales préalables : isolement, atomisation, anxiété
Une seconde convergence majeure concerne les conditions sociales qui rendent les populations vulnérables à la mainmise totalitaire. Ces trois penseurs s’accordent à dire que la rupture des liens sociaux authentiques, le remplacement de la véritable communauté par l’isolement, l’aliénation et ce qu’Arendt appelait « l’atomisation », sont au cœur de cette vulnérabilité.
Arendt soutenait que les mouvements totalitaires sont fondés sur des « individus atomisés et isolés », pas nécessairement les pauvres ou les classes populaires, mais les « personnes neutres et politiquement indifférentes qui n’adhèrent jamais à un parti et ne vont pratiquement jamais aux urnes ».
Les personnes intelligentes sont rarement motivées par l’intérêt personnel et se caractérisent par une déconnexion fondamentale avec toute communauté stable porteuse de sens. Vers la fin de son ouvrage *Les Origines du totalitarisme*, elle écrit que la solitude est une condition préalable à la domination totalitaire, les personnes isolées socialement étant plus susceptibles d’être attirées par l’idéologie et les mouvements totalitaires.
Selon elle, l’individu solitaire devient psychologiquement dépendant du « raisonnement glacial » d’un système idéologique cohérent ; un récit qui explique tout et procure un sentiment d’appartenance, précisément parce que les personnes isolées ont perdu le type de réalité sociale concrète qui, autrement, servirait de contrepoids à de tels récits.
Les quatre conditions de Desmet pour la formation de masse correspondent étroitement à l’analyse d’Arendt : solitude et isolement social généralisés ; absence de sens à la vie ; anxiété diffuse et généralisée ; et frustration et agressivité diffuses et généralisées.
L’augmentation de l’anxiété diffuse, qui semble surgir sans objet concret de préoccupation, constitue, dans le modèle de Desmet, la condition déclenchante essentielle.
Lorsqu’un leader ou un récit parvient à identifier un objet concret à cette anxiété diffuse et à proposer une stratégie pour la combattre, la population isolée et anxieuse éprouve un soulagement profond et séduisant : son anxiété a un objet, son agressivité a une cible, et son isolement se dissout dans la solidarité d’un groupe de personnes qui luttent ensemble contre cette cible.
Selon Desmet, ce mouvement fonctionne comme un remède à l’insupportable solitude moderne et dénuée de sens, raison pour laquelle ses membres s’y accrochent avec tant de ferveur et résistent à toute information susceptible de le saper.
Kelley a abordé la question sous un angle différent, mais l’observation sous-jacente est compatible.
Son analyse neuroscientifique, selon laquelle Hitler a maintenu la population allemande dans un état d’excitation émotionnelle constant rendant toute évaluation rationnelle structurellement impossible, est une explication mécaniste de la manière dont ce type de population atomisée et anxieuse, telle que décrite par Arendt, est capturée et maintenue sous son emprise.
Kelley n’a pas théorisé les conditions préalables de cette susceptibilité aussi en profondeur qu’Arendt, mais ses observations cliniques de la dynamique psychologique réelle chez les accusés de Nuremberg – la recherche frénétique de sens, la dépendance au mouvement comme source d’identité, la détresse extrême lors de son effondrement – sont cohérentes avec les analyses structurelles d’Arendt et de Desmet.
3. La suppression de la pensée indépendante
Ces trois penseurs identifient la destruction de la pensée critique individuelle, la capacité de penser de son propre point de vue, d’évaluer les preuves de manière indépendante, de refuser le récit, comme à la fois un objectif et un produit des systèmes totalitaires.
Pour Arendt, c’était là la pathologie spécifique qu’elle observait chez Eichmann : non pas la stupidité, mais une « curieuse et tout à fait authentique incapacité de penser » selon une perspective autre que celle fournie par son rôle institutionnel et l’idéologie qui en découlait. Arendt pensait que les régimes totalitaires sapent activement la capacité de distinguer le vrai du faux, et que l’incapacité à exercer un regard critique sur nos propres idées nous entraîne vers le totalitarisme.
Elle écrivait : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est pas le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais le peuple pour qui la distinction entre le fait et la fiction n’a plus cours. »
Le but de la propagande totalitaire, affirmait-elle, n’était pas la persuasion mais l’organisation, la création d’une masse (d’un groupe) dont les membres avaient cessé d’évaluer et s’étaient engagés à habiter le monde idéologique comme s’il était la réalité.
Desmet présente cela de manière très similaire.
Dans son modèle, la formation de masse génère une sorte d’hypnose collective où l’attention focalisée de la masse sur son objet d’angoisse la rend fonctionnellement incapable de traiter les informations qui contredisent le récit.
Selon lui, la suppression des voix dissidentes n’est pas (principalement) le fruit d’une coercition extérieure ; elle résulte de l’attachement psychologique du groupe à son récit, que la dissidence menace de dissoudre. Ceux qui osent s’exprimer ne menacent pas seulement la direction ; ils menacent le mécanisme par lequel des millions de personnes gèrent leur anxiété, et c’est pourquoi les masses se retournent contre elles avec une férocité qui relève presque de l’instinct de survie.
Kelley, qui a étudié ce phénomène au niveau de la psychologie individuelle plutôt que de la dynamique sociale, l’a observé de l’intérieur des cellules. Ses accusés de Nuremberg, dépouillés de leurs rôles et confrontés aux preuves de la signification de ces rôles, ont manifesté des difficultés variables à intégrer ces preuves à leur conception d’eux-mêmes.
Le mécanisme qu’il décrit comme « penser avec le thalamus » — une cognition émotionnelle et identitaire qui ne peut tout simplement pas traiter les informations menaçantes (liée à l’idée de dissonance cognitive) — est un corrélat individuel de la suppression cognitive collective qu’Arendt et Desmet décrivent au niveau social.
4. La fonction d’avertissement : Écrire pour éviter la récurrence
Une quatrième convergence, peut-être sous-estimée, est que ces trois ouvrages ont été écrits, au moins en partie, comme des mises en garde. Aucun ne se contentait de décrire un phénomène historique révolu. Tous trois affirmaient, avec une urgence variable, que les conditions qu’ils décrivaient étaient des caractéristiques permanentes de la vie sociale moderne, exigeant une vigilance constante.
Le dernier chapitre de Kelley est le plus explicite et le plus prémonitoire à ce sujet. En 1947, il nommait le phénomène contre lequel il mettait en garde comme étant déjà bien présent en Amérique. Ce sont probablement ses avertissements alarmistes qui ont détourné le public américain de son livre.
Après la guerre, on refusait de croire que ce qui s’était passé en Allemagne aurait pu se produire, et pourrait se produire tout aussi facilement, aux États-Unis. Que l’Amérique n’était pas à l’abri des pulsions totalitaires.
Arendt conclut Les Origines du totalitarisme par une observation selon laquelle son sujet n’appartenait pas au passé ; que « les formes entièrement nouvelles et sans précédent d’organisation totalitaire » reposaient sur une « expérience fondamentale » de la vie moderne qui rendait le totalitarisme non seulement possible, mais susceptible de se reproduire.
Arendt a ajouté un dernier chapitre à la deuxième édition, intitulé « Idéologie et terreur », dans lequel elle écrit que « les véritables difficultés de notre époque ne prendront leur forme authentique – quoique pas nécessairement la plus cruelle – que lorsque le totalitarisme appartiendra au passé », suggérant ainsi que le totalitarisme est une expression de l’expérience moderne fondamentale qui continue de le rendre probable.
L’ensemble du projet de Desmet se présente comme un avertissement contemporain, arguant que les conditions de la formation de masse sont non seulement présentes dans la société actuelle, mais qu’elles se sont intensifiées par les mécanismes de l’aliénation technologique moderne.
Source Malone News Février 2026
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