La semaine dernière, le Premier ministre canadien Mark Carney a annoncé un nouveau « partenariat stratégique » avec Pékin, cherchant ainsi à indiquer qu’Ottawa n’accepterait pas passivement les conditions imposées par Washington alors que l’administration Trump remodèle le système commercial international.
En effet, un an après le retour du président Trump à la Maison-Blanche, M. Carney a pris la parole au Forum économique mondial de Davos pour défendre l’autonomie des puissances moyennes.
« Lorsque nous négocions uniquement bilatéralement avec une puissance hégémonique, nous négocions en position de faiblesse », a-t-il affirmé, avertissant que les puissances moyennes risquent de « feindre la souveraineté tout en acceptant la subordination ».
Il a critiqué les pratiques des grandes puissances, notamment l’utilisation des « droits de douane comme moyen de pression » et le traitement des « chaînes d’approvisionnement comme des vulnérabilités à exploiter ». Il a déclaré que lorsqu’elles « abandonnent même la prétention de respecter des règles et des valeurs », les puissances moyennes en paieront le prix.
Mais peu importe les applaudissements enthousiastes de Davos ou l’accueil chaleureux que lui réserve la presse, Carney n’a pas la mainmise sur le pouvoir. Il a l’avantage de la géographie. Et cette géographie continue de déterminer les fondements de l’économie canadienne.
Carney a présenté son accord avec le président chinois Xi Jinping comme un tournant majeur. Pour l’instant, il est surtout symbolique.
L’« accord de principe » entre le Canada et la Chine n’est pas un accord commercial global, mais un simple échange : Ottawa autorisera l’importation de 49 000 véhicules électriques chinois par an au taux de la nation la plus favorisée, soit 6,1 %, contre 100 % de droits de douane imposés par le Canada en 2024. Cela représente environ 3 % des ventes annuelles de véhicules neufs. En contrepartie, la Chine réduira les droits de douane sur les semences de canola canadiennes d’environ 84 % à 15 %, et des mesures d’allègement limitées sont promises pour d’autres exportations agricoles.
Quelle que soit la position adoptée par Carney, le bilan économique du Canada reste défavorable.
En 2024 , les États-Unis ont absorbé 76 % des exportations canadiennes et fourni 62 % de ses importations, le Canada affichant un excédent commercial de 102 milliards de dollars dans cette relation.
La Chine représente l’autre face de la balance commerciale : le Canada a enregistré un déficit de près de 60 milliards de dollars avec Pékin cette année-là, malgré une ampleur bien moindre. La Chine a absorbé 12 % des importations canadiennes, mais seulement 4 % de ses exportations.
Autrement dit, la Chine vend beaucoup plus au Canada qu’elle n’y achète, ce qui constitue une source de concurrence intense pour les producteurs canadiens sans pour autant leur offrir une alternative à la demande américaine.
Le Canada ne pourrait pas non plus remplacer le marché américain par un ensemble disparate de puissances « moyennes ». C’est une stratégie qu’il a déjà expérimentée.
Comme le souligne Alan Beattie, chroniqueur au Financial Times , le Canada a passé la dernière décennie à poursuivre la même stratégie de diversification par le biais d’accords commerciaux avec l’UE et le CPTPP (un partenariat quasi transpacifique sans participation des États-Unis). Pourtant, ces accords n’ont guère eu d’impact : le pourcentage des exportations canadiennes vers le marché américain est resté aux alentours de 75 %. La géographie, comme le dit Beattie, demeure un facteur déterminant. Pour le Canada, les avantages d’une diversification vers les puissances moyennes sont limités.
Le pari de Carney sur la Chine ne peut emprunter que deux voies, et aucune ne se termine bien.
Si cette initiative vise à exercer un levier de négociation en vue de la révision annuelle de l’ACEUM, elle risque de se retourner contre le Canada. L’ACEUM est l’atout stratégique le plus précieux du Canada, car il lui confère un accès préférentiel au marché américain. En signalant un rapprochement avec la Chine, le Canada deviendrait, selon les États-Unis, une porte dérobée pour les produits chinois.
Dans le pire des cas, la manœuvre de Carney pourrait inciter l’administration Trump à conclure un accord bilatéral avec le Mexique qui marginaliserait le Canada, transformant ainsi un prétendu levier de négociation en une perte de privilège.
Si le positionnement stratégique de Carney n’est pas un bluff – s’il croit sincèrement que le Canada peut diversifier son économie vers la Chine – alors il devient bien pire : il engage le Canada sur la voie de la désindustrialisation.
La Chine ne s’« ouvre » pas pour créer un commerce équilibré. Elle compense ses faiblesses nationales par l’exportation, en utilisant le soutien de l’État et sa politique industrielle pour dominer le secteur manufacturier mondial.
Tout « partenariat » visant à abaisser les barrières dans les secteurs de l’automobile ou des biens manufacturés suivra le même scénario : la part de marché du Canada diminuera, la capacité locale s’érodera et la dépendance aux exportations de ressources naturelles s’accentuera.
Comme l’écrit Lawrence Zhang de la Fondation pour les technologies de l’information et l’innovation , « en traitant les véhicules électriques et le canola comme des compromis à peu près équivalents, le Canada confond plateformes industrielles et exportations en vrac ».
Troquer une exposition industrielle contre un accès aux exportations agricoles transformerait le Canada en une économie de ressources naturelles permanente et offrirait à Pékin un autre débouché pour sa surcapacité.
Un dirigeant canadien rationnel miserait davantage sur la puissance nord-américaine.
Il coordonnerait avec les États-Unis des mesures de défense sectorielles contre la surcapacité chinoise, les associerait à une application plus stricte des règles d’origine et bloquerait le transbordement. Si l’ACEUM se maintient grâce à des conditions préférentielles tandis que les tarifs douaniers réciproques augmentent ailleurs, les investissements afflueront en Amérique du Nord. Le Canada devrait se positionner pour attirer ces investissements, et non les repousser.
Carney affirme que l’ancien ordre est révolu. Il a raison. Mais selon les nouvelles règles, ses atouts ne valent plus grand-chose individuellement, et ils sont étalés sur la table, rendant ses bluffs les plus grandioses plutôt inefficaces. Il peut encore gagner s’il tire parti de la géographie et s’allie avec le seul autre acteur capable de soutenir la prospérité et l’industrie canadiennes : les États-Unis.
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