L’année dernière, j’ai interviewé Salih Hudayar, ministre des Affaires étrangères du gouvernement du Turkestan oriental en exil.
Le mois dernier, le Premier ministre, Abdulahat Nur, m’a contacté pour solliciter un entretien. Il souhaitait ainsi faire connaître au plus grand nombre le sort tragique du peuple ouïghour.
Qui étais-je pour dire « non » à une interview avec un chef d’État, n’est-ce pas ?
À l’instar de son homologue du ministère des Affaires étrangères, le Premier ministre Nur ne gouverne pas son pays depuis son domicile. En exil, comme de nombreux Ouïghours, il a fui son pays mais espère le rétablissement de l’indépendance et de l’autodétermination de son peuple.
Son histoire est tout aussi déchirante que les souffrances de ses compatriotes ouïghours.
Nur est né le 10 juin 1967 dans le comté de Maralbeshi, au Turkestan oriental. Enfant, il a subi de graves brimades de la part des autorités communistes chinoises en raison de sa religion et de son appartenance ethnique. Il a quitté l’école « officielle » du gouvernement chinois et a fréquenté une école nationale clandestine pour apprendre la langue et l’histoire ouïghoures, ces sujets étant interdits par le Parti communiste chinois.
À la fin des années 1980, il s’installe à Kashgar pour poursuivre des études supérieures, puis devient lui-même enseignant afin de préserver les traditions et la culture de son peuple. Pour ces activités, Nur est arrêté en 1990 par le gouvernement chinois, emprisonné pendant trois ans, puis relâché faute de preuves. Il vit comme personne déplacée jusqu’en 1997, date à laquelle il quitte la Chine pour se rendre en Russie, au Kirghizistan, puis en Turquie afin de continuer son combat pour la liberté contre la répression chinoise à l’encontre du peuple ouïghour.
En représailles à sa fuite, le gouvernement chinois a interné la famille de Nur dans des camps de concentration.
Après avoir sollicité l’aide du bureau des Nations Unies à Ankara, il a obtenu le statut de réfugié et s’est installé au Canada en 2001. Son épouse et certains de ses enfants l’ont rejoint en 2005, mais trois de ses enfants sont restés au Turkestan oriental, où ils subissaient des menaces constantes de la part des services de renseignement chinois. Tragiquement, sa fille aînée a été blessée et deux autres enfants ont péri dans un « accident » en 2006. Le Premier ministre Nur a décrit cet horrible incident au cours duquel les services de renseignement chinois ont attiré ses enfants dans un piège mortel, simulant une noyade accidentelle.
Bien que sa fille, Farida, ait survécu à cette tentative d’assassinat, elle n’a pas pu rejoindre ses parents au Canada en raison des menaces et des persécutions persistantes du gouvernement chinois. Depuis 2017, Nur n’a plus aucun contact avec ses enfants survivants ni avec le reste de sa famille élargie au Turkestan oriental.
Malgré ces difficultés, l’activisme du Premier ministre Nur pour restaurer la liberté de son pays et libérer son peuple est resté intact. Il travaille en étroite collaboration avec la communauté ouïghoure à Edmonton, en Alberta, où il réside actuellement et où il préside également la Société culturelle ouïghoure de l’Alberta. Après avoir été vice-président, Nur a été élu Premier ministre du gouvernement du Turkestan oriental en exil en 2023.
Le Premier ministre Nur a évoqué ses efforts de plaidoyer au Canada. Le Parlement canadien a récemment qualifié les atrocités commises par la Chine au Turkestan oriental de génocide, mais le gouvernement canadien n’a pas encore reconnu officiellement le Turkestan oriental. De plus, malgré l’engagement du Canada d’accueillir 10 000 Ouïghours vulnérables en provenance de pays tiers comme la Turquie, seuls 200 environ sont arrivés à ce jour.
Après notre entretien, les dirigeants du Turkestan oriental m’ont fait part de leurs inquiétudes quant au fait que ces retards ont permis aux autorités chinoises de manipuler et de cibler activement la diaspora en Turquie. Ils ont souligné que Pékin exploite la vulnérabilité des Ouïghours pour contrôler qui quitte le pays, masquer le génocide en cours et promouvoir un récit international mensonger selon lequel la population ouïghoure est bien traitée.
J’ai ensuite demandé au Premier ministre Nur quelles mesures permettraient de mieux soutenir l’autodétermination du peuple ouïghour. Il a immédiatement proposé que les États-Unis traitent le Turkestan oriental de la même manière que le Tibet, en le reconnaissant officiellement comme un pays occupé plutôt que d’utiliser l’appellation coloniale chinoise (Xinjiang, qui signifie « Nouvelle Frontière » en mandarin). Il a également exhorté le gouvernement américain à nommer un envoyé spécial au Département d’État pour traiter les questions relatives au Turkestan oriental et apporter un soutien politique, technique et matériel au gouvernement du Turkestan oriental en exil.
Quels avantages les États-Unis retirent-ils d’une prise de position en faveur du Turkestan oriental ?
Le Premier ministre a répliqué que la reconnaissance du Turkestan oriental compromettrait l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie en révélant l’illégalité des projets construits sur les territoires occupés. En tant que pays indépendant, le Turkestan oriental, riche en ressources naturelles, pourrait freiner la croissance économique et militaire de la Chine tout en soutenant ses alliés occidentaux.
Notre discussion s’est ensuite concentrée sur la situation particulière des Ouïghours au Turkestan oriental. Le Premier ministre Nur a présenté des statistiques sur les camps de détention et les violations des droits de l’homme.
J’ai ensuite demandé si le gouvernement du Turkestan oriental avait exploré d’autres alliances internationales. Je lui ai également demandé si la Russie pourrait contribuer à la restauration du Turkestan oriental après la fin du conflit ukrainien.
Le Turkestan oriental pourrait-il adhérer aux accords d’Abraham ?
M. Nur a reconnu que la Russie pourrait les aider si la situation en Ukraine se stabilisait, mais a souligné les problèmes potentiels liés aux relations russo-chinoises actuelles, qui demeurent solides et mutuellement avantageuses. Interrogé sur les accords d’Abraham, le Premier ministre a admis avoir une connaissance limitée du sujet et que son cabinet n’avait pas non plus établi de liens directs avec le gouvernement israélien.
Bien entendu, je me devais d’interroger le Premier ministre sur la vision du Gouvernement en exil concernant l’établissement d’un Turkestan oriental indépendant. Il m’a expliqué que des institutions et des statuts avaient été mis en place pour un État démocratique et pluraliste. Quant au calendrier de l’indépendance, il a indiqué qu’il serait plus facile d’y parvenir si la menace chinoise était démontrée au monde entier et neutralisée, mais a souligné que si la Chine absorbait totalement le Turkestan oriental, le processus d’indépendance serait considérablement compliqué.
Le Premier ministre Nur a également souligné que la reconnaissance de l’occupation et de fortes sanctions contre la Chine, similaires à celles imposées par les États-Unis à l’Iran, constituent des premières étapes essentielles, tout en notant que l’indépendance est actuellement impossible sans soutien international. Il a par ailleurs insisté sur la nécessité d’une assistance dans la lutte contre les opérations d’espionnage chinoises qui ont sapé le mouvement ouïghour pour l’indépendance.
Nur a suggéré que les partenaires internationaux contribuent à contrer ces activités. Interrogé sur une éventuelle reconnaissance internationale du Turkestan oriental, le Premier ministre a désigné les États-Unis comme le pays le plus susceptible de prendre l’initiative, invoquant leur puissance et leur capacité à agir indépendamment de l’influence chinoise.
Comme le Premier ministre réside en Alberta, son point de vue sur le mouvement indépendantiste qui agite actuellement la province m’intéressait également. Le Premier ministre a expliqué que, bien que son gouvernement soutienne le mouvement indépendantiste albertain, M. Nur estime qu’un Canada divisé ne servirait pas la cause du Turkestan oriental. Plus étonnant encore, M. Nur a soutenu qu’un Canada divisé affaiblirait la capacité de l’Occident à contrer l’influence croissante de la Chine.
Enfin, le Premier ministre a indiqué que son gouvernement en était actuellement aux premières étapes de ses démarches auprès des autorités américaines et canadiennes, Salih Hudayar ayant rencontré des sénateurs américains, même si aucune reconnaissance officielle n’a encore été obtenue.
Le monde verra-t-il un Turkestan oriental libre dans la prochaine génération ?
Le peuple ouïghour sera-t-il sauvé du génocide et recouvrera-t-il son autonomie et son droit à l’autodétermination ?
Seulement si l’Occident adopte une position de résistance face au gouvernement communiste chinois agressif.
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