Secrets révélés

Les armées ne sont pas tenues de risquer la vie de leurs soldats pour protéger les civils ennemis

Il s'agit du véritable droit international, et non de la version qu'Israël est censé respecter.

Une grande partie du débat juridique concernant la conduite d’Israël à Gaza s’est concentrée sur la proportionnalité : les dommages causés aux civils par des frappes spécifiques étaient-ils excessifs par rapport à l’avantage militaire obtenu ?

Un article de War on the Rocks, signé par Orbach, Boxman, Henkin et Braverman, apporte une clarification essentielle qui a largement fait défaut dans ce débat : en droit international, la proportionnalité s’apprécie frappe par frappe, et non de manière cumulative sur l’ensemble d’une campagne.

L’ampleur des destructions à Gaza ne peut, à elle seule, constituer une preuve de disproportion. Chaque attaque doit être évaluée au regard de son objectif militaire spécifique et des dommages prévisibles au moment de la décision.


Mais la proportionnalité et la distinction – les deux principes qui dominent le discours public sur Gaza – ne sont pas les seules considérations éthiques qui régissent la manière dont les armées combattent. Il en existe une troisième, celle que les critiques d’Israël ignorent le plus systématiquement : l’obligation de protéger ses propres forces et, par conséquent, le droit de transférer les risques aux autres soldats lorsque les nécessités militaires l’exigent.

La loi n’est pas à sens unique

Tous les principaux manuels militaires occidentaux intègrent la protection des forces comme un facteur limitant légitime – et juridiquement reconnu – à l’obligation de minimiser les dommages causés aux civils.

Le concept sous-jacent est celui de « faisabilité ». L’article 57 du Protocole additionnel I exige que les précautions à prendre lors d’une attaque ne soient que dans la mesure où elles sont « faisables », c’est-à-dire « praticables ou pratiquement possibles, compte tenu de toutes les circonstances en vigueur à ce moment-là, y compris les considérations humanitaires et militaires ». La protection des forces est explicitement une considération militaire. Les précautions qui exposeraient les forces attaquantes à un risque disproportionné ne sont, par définition, pas faisables – et donc pas requises.

La publication interarmées 383 de l’armée britannique , manuel de référence au Royaume-Uni sur le droit des conflits armés, l’énonce clairement et va plus loin : elle tire explicitement une leçon opérationnelle de la seconde bataille de Falloujah, soulignant que les commandants peuvent accepter des dommages collatéraux plus importants aux civils afin de réduire les pertes amies.


Le manuel de droit de la guerre du département de la Défense  établit le même principe : les précautions ne sont requises que si elles sont compatibles avec « l’accomplissement de la mission et la sécurité des forces ». Les manuels militaires australien, canadien et allemand adoptent des cadres identiques.

Aucune grande armée démocratique n’a jamais accepté l’idée que le droit international exige de ses soldats qu’ils subissent des pertes illimitées au nom de la protection des populations civiles contrôlées par l’ennemi.

Cela reflète un principe éthique fondamental : l’éthique militaire ne se résume pas à un seul principe. Elle exige de concilier des obligations contradictoires : minimiser les dommages causés aux civils d’une part, et protéger la vie des soldats d’autre part. Un commandant qui sacrifie inutilement ses troupes pour réduire les pertes civiles fait le choix le moins éthique, car il a sacrifié des vies humaines pour un calcul que la loi ne l’obligeait jamais à effectuer.

À quoi ressemblait réellement Gaza

Pour comprendre pourquoi l’argument du transfert de risques est non seulement juridiquement valable mais aussi opérationnellement incontournable, il est nécessaire de comprendre ce à quoi les forces israéliennes ont réellement été confrontées à Gaza.

Le Hamas ne s’est pas contenté de se dissimuler parmi les civils. Pendant près de vingt ans de contrôle de la bande de Gaza, il a transformé l’ensemble de l’environnement urbain en un champ de bataille militaire préparé. Il a construit un réseau de tunnels souterrains d’une ampleur, d’une profondeur et d’une redondance extraordinaires, systématiquement intégré aux infrastructures civiles – sous les maisons, les hôpitaux, les écoles et les mosquées. En surface, il a dissimulé des caches d’armes, des centres de commandement et des positions d’embuscade dans tout le tissu résidentiel des villes de Gaza.

Les forces israéliennes ont recensé environ 14 000 structures piégées rien qu’à Rafah en septembre 2024.

La conséquence tactique de cette préparation est qu’à Gaza, presque n’importe quel bâtiment peut dissimuler un puits de tunnel, une cache d’armes, un poste de commandement ou une embuscade.

Les combattants déminés d’une zone peuvent ainsi réapparaître derrière les unités en progression grâce au réseau de tunnels et reprendre le contrôle ou piéger des positions précédemment sécurisées. Les tactiques d’infanterie classiques – nettoyer, tenir, avancer – deviennent un moyen d’envoyer des soldats dans des zones de mort préparées. Une armée qui persiste à mener des opérations d’infanterie à pied sans puissance de feu à distance dans cet environnement ne fait pas un choix plus éthique. Elle utilise ses soldats comme démineurs humains, les envoyant dans des bâtiments et des réseaux de tunnels piégés, de sorte que les décombres soient produits par leurs corps plutôt que par des munitions. Le droit des conflits armés n’exige pas cela. Aucun manuel militaire ne l’approuve.

L’ampleur des destructions à Gaza, que les critiques considèrent comme une preuve flagrante de disproportionnalité, est en grande partie la marque physique de l’architecture militaire du Hamas. Préserver ces structures était incompatible avec la neutralisation de la menace qu’elles recelaient. C’est pourquoi l’analyse d’Orbach et al. souligne que des batailles urbaines comparables – Mossoul, Raqqa, Marawi, Nahr el-Bared – ont engendré des taux de destruction de 65 à 95 % dans leurs zones de combat principales, sous l’égide de forces militaires dont personne n’a été accusé de crimes de guerre pour les décombres laissés derrière elles.

Le pacte entre l’armée et le soldat

Il y a là une dimension qui dépasse le cadre de la doctrine juridique. Toute société démocratique qui entretient une armée conclut un pacte implicite avec les hommes et les femmes auxquels elle demande de risquer leur vie : l’État ne les enverra au danger que pour des raisons légitimes de défense nationale et fera tout son possible pour les ramener sains et saufs. Ce pacte est à la fois fonctionnel et moral.

Les armées qui gaspillent inutilement la vie de leurs soldats détruisent la confiance indispensable à leur efficacité. Le recrutement, le moral, la cohésion des unités, la volonté des soldats d’obéir aux ordres sous le feu ennemi, tout cela repose sur la conviction des soldats que leurs commandants et leur gouvernement considèrent leur vie comme précieuse.

Mettre en danger la vie de soldats non pas parce que la mission l’exige, mais pour satisfaire les critiques étrangères ou obtenir une couverture médiatique plus favorable, constitue une perversion de ce pacte. Cela revient à traiter les soldats comme une monnaie morale à dépenser pour l’image.

Prétendre qu’Israël aurait dû envoyer davantage d’infanterie dans les 14 000 structures piégées de Gaza – qu’il aurait dû accepter davantage de morts – pour réduire les pertes civiles et les dommages causés aux infrastructures civiles par le recours délibéré aux boucliers humains par le Hamas, c’est exiger d’Israël qu’il sacrifie la vie de ses soldats pour préserver sa réputation. Il s’agit là de théâtre, et non d’éthique.

Jénine : l’expérience contrôlée

Israël a déjà mené cette expérience. Lors de la bataille de Jénine en 2002, Tsahal a délibérément choisi de combattre bâtiment par bâtiment plutôt que d’utiliser la puissance aérienne, précisément pour minimiser les pertes civiles. Le coût fut lourd : 23 soldats israéliens tués, dont 13 dans une embuscade dévastatrice rue Salah ad-Din, où des combattants firent exploser un bâtiment dans lequel ils avaient attiré les troupes. Objectivement, il s’agissait d’un acte de sacrifice militaire extraordinaire. Aucune armée n’était tenue de combattre de cette manière. Israël l’a choisi.

Malgré tout, la communauté internationale a accusé Israël de massacre. Des porte-parole palestiniens ont faussement affirmé que des centaines de civils avaient été tués. Amnesty International et les principaux médias ont relayé ces accusations. Les Nations Unies ont finalement conclu qu’environ 52 personnes étaient mortes à Jénine, la plupart étant des combattants.

Israël n’a reçu aucun crédit pour avoir outrepassé la loi en mettant en danger la vie de ses soldats afin de réduire les dommages causés aux civils.

Une norme qu’Israël ne peut respecter quelles que soient ses actions est une contrainte dont le but est la condamnation, non la protection. Le fait qu’Israël combatte en exposant au maximum son infanterie et en utilisant une puissance de feu minimale a suscité des accusations de massacre. Le fait qu’Israël combatte à distance à Gaza a suscité des accusations de génocide. Ce qui provoque l’accusation, ce n’est pas la conduite d’Israël, mais le simple fait qu’Israël combatte.

Israël devrait donc privilégier le respect du droit en vigueur, ce qui exige un équilibre entre la protection des civils et celle des forces armées, sans sacrifier entièrement cette dernière au profit de la première. L’opération de Jénine était sans doute le choix le moins éthique, et non le plus éthique. Israël a outrepassé toutes ses obligations légales, a sacrifié des vies de soldats inutilement et n’a rien gagné, bien au contraire.

Où la loi attribue la responsabilité

Un dernier point mérite d’être souligné : la critique fondée sur le « transfert des risques » l’omet systématiquement. L’article 51(8) du Protocole additionnel I établit que la partie défenderesse est responsable des dommages causés par ses propres violations du droit international humanitaire.

Le recours par le Hamas à des boucliers humains – installation de postes de commandement militaires sous les hôpitaux, stockage d’armes dans les écoles, creusement de tunnels dans des immeubles d’habitation, y compris dans les chambres d’enfants, refus de construire des abris pour les civils ou d’autoriser l’accès des civils à ses propres tunnels – constitue une violation grave du droit international humanitaire, et les pertes civiles qui en résultent sont imputables au Hamas en vertu de l’article 51(8).

Une force d’attaque qui prend toutes les précautions possibles, avertit les civils, ajuste et annule ses frappes lorsqu’une présence civile est détectée, et combat dans le respect des règles de proportionnalité – comme l’ont fait Israël, selon les éléments disponibles, avec moins d’un mort par munition utilisée durant la phase aérienne la plus intense du conflit – a rempli ses obligations légales. Les morts résultant de la stratégie délibérée d’un défenseur consistant à protéger ses installations militaires par des civils sont imputées à ce dernier.

Le Hamas a fondé toute sa doctrine militaire sur l’idée que la communauté internationale imputerait ces morts à Israël. Ce qu’elle a fait en grande partie. Il s’agit d’un échec du raisonnement moral, et non d’une faute de la part d’Israël.

La critique du transfert des risques, correctement comprise, exige qu’Israël soit la seule armée du monde à accepter une responsabilité illimitée pour les crimes de guerre de son ennemi. Or, tous les manuels militaires affirment que cela n’est pas nécessaire. Le droit des conflits armés impute cette responsabilité au Hamas. L’incident de Jénine a démontré que céder aux exigences des critiques ne fait qu’engendrer de nouvelles exigences.

Lorsqu’il s’agit de choisir une stratégie d’attaque, les planificateurs militaires doivent opter pour la méthode qui minimise les pertes civiles, toutes choses égales par ailleurs. Cependant, risquer la vie de soldats au profit de celle de civils est contraire au droit international, quelle que soit son interprétation. La responsabilité des pertes civiles incombe donc pleinement à la force qui les utilise comme boucliers humains.

La conclusion n’est pas un cynisme quant aux dommages causés aux civils — les manuels, la loi et la pratique israélienne démontrent tous le contraire. La conclusion est que le cadre d’analyse des critiques n’a jamais porté, dès le départ, sur les dommages causés aux civils.

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