En Jordanie, les manuels scolaires continuent de diffuser des contenus antisémites, anti-israéliens et favorables au jihad, malgré quelques avancées sur la tolérance religieuse et la place des femmes.
C’est le constat d’un rapport publié par l’IMPACT-se, une organisation spécialisée dans l’analyse des programmes éducatifs au Moyen-Orient.
L’étude, portant sur 125 manuels scolaires jordaniens pour l’année 2025-2026, révèle que les Juifs y sont encore régulièrement présentés à travers des stéréotypes négatifs et des théories conspirationnistes. Un manuel d’éducation islamique destiné aux élèves de 4e affirme notamment que la « trahison » et le « non-respect des accords » seraient des « traits des Juifs ». D’autres ouvrages accusent les Juifs d’exercer une influence politique et financière malveillante.
Le rapport souligne également que l’État d’Israël disparaît systématiquement des cartes scolaires, remplacé par le terme « Palestine ».
Le sionisme y est décrit comme un mouvement « raciste » et « colonial ». Les manuels évoquant le massacre du 7 octobre 2023 mené par les terroristes du Hamas présentent l’attaque comme une réaction à « l’oppression israélienne » et essentiellement comme une opération militaire, minimisant les atrocités commises contre les civils israéliens.
L’étude, fondée sur l’analyse de 294 manuels officiels, dénonce une contradiction flagrante entre des messages de tolérance religieuse promus dans certains cours et des contenus antisémites, anti-Israël, homophobes et favorables au djihad violent dans d’autres.
Des manuels d’éducation islamique contiennent des stéréotypes antisémites anciens, accusant les Juifs de « trahison naturelle » ou de « contrôle de l’économie » à Médine. La Shoah est aussi totalement absente des cours d’histoire, rapporte l’ONG. En outre, le djihad violent et le martyre sont glorifiés dans plusieurs livres. L’un enseigne que fuir le combat contre « les infidèles combattants » expose à la « colère divine », tandis qu’un autre célèbre la « mort qui fait enrager l’ennemi ».
Si certains contenus encouragent la coexistence avec les chrétiens, décrits comme une composante naturelle de la société jordanienne, et montrent davantage de femmes dans des rôles professionnels et de direction, le rapport estime que la glorification du « martyre » et des interprétations violentes du jihad restent omniprésentes, y compris dans des supports destinés aux plus jeunes élèves.
Pour Marcus Sheff, directeur général d’IMPACT-se, cette situation est « particulièrement inquiétante » au regard du statut de la Jordanie, allié stratégique de l’Occident et partenaire de paix d’Israël.
Comment voulez-vous ne serait-ce que penser à vivre ensemble avec ces demeurés ?
Pour le directeur général de l’organisation, ces manuels sont en total décalage avec le rôle de médiateur régional de la Jordanie et les valeurs de modération qu’elle revendique :
« Voir le 7 octobre présenté comme légitime et l’antisémitisme banalisé est profondément inquiétant pour un partenaire de paix d’Israël. »
Cette pratique n’est pas nouvelle
La première édition du manuel scolaire Le Royaume hachémite de Jordanie fut publiée en 1950, lorsque le roi Abdallah, le premier souverain jordanien, était encore en vie. L’ouvrage se proposait de reconstruire l’histoire de l’État qui venait d’être créé dans ses nouvelles frontières comprenant l’ancien Émirat de Transjordanie et la Cisjordanie (occupée illégalement), région qui jusqu’à 1948 avait fait partie de la Palestine mandataire britannique.
Dans ce livre scolaire, les auteurs voulaient familiariser les étudiants jordaniens avec la géographie et l’histoire et construire l’identité de leur pays, c’est-à-dire un État de nouvelle création et comprenant une population composite. Dans un des chapitres du manuel, les auteurs imaginent donc que chaque étudiant de la classe s’en aille visiter une région du Royaume qui est décrite de manière détaillée : ses villes, son histoire, sa population.
Le lecteur d’aujourd’hui peut s’étonner que le territoire national inclue non seulement les villes de l’ancien Émirat de Transjordanie, noyau de l’État jordanien moderne, et les villes de Cisjordanie, nouvellement acquises par le Royaume, mais aussi les villes comprises dans l’État d’Israël qui venait alors d’être proclamé en 1948.
Ces villes étaient ainsi considérées comme faisant partie de l’État jordanien, sans que le terme Palestine et l’existence de l’État israélien soient mentionnés.
Ce manuel était un des premiers à exprimer un programme de « nationalisation » des manuels scolaires ainsi qu’à montrer la volonté « d’expansion territoriale » propre à la politique du roi Abdallah à cette époque.
Il s’agit non pas des frontières géopolitiques reconnues par le droit international, mais de frontières imaginaires qui traceront les limites de l’identité nationale chez les jeunes citoyens jordaniens.
L’enseignement scolaire de l’histoire a été un des canaux privilégiés pour la transmission de ces représentations aux citoyens jordaniens. Il s’agit de créer une identité nouvelle, d’une « tradition inventée », créée par la dynastie au pouvoir et constituée par des éléments culturels d’origine différente.
Les cultures chinoises, indiennes, grecque et romaine ou autres, sont représentées comme un bloc symbolique qui s’oppose à l’unité idéale, projetée dans un temps immémorial, constituée par la civilisation arabe. À l’intérieur de ce bloc, les décalages chronologiques et la distance géographique disparaissent pour ne laisser la place qu’à l’opposition entre les Arabes et les autres.
La frontière qui sépare la civilisation arabe des autres peuples devient particulièrement saillante lorsque les manuels décrivent le développement de la culture occidentale. La division entre ces deux civilisations est construite en opposant les traits de la culture arabo-islamique aux caractéristiques de la tradition occidentale. En outre, la civilisation arabo-islamique est modelée de manière réactionnelle par rapport à l’Occident, dans la mesure où, afin d’en délimiter les frontières, les auteurs du manuel renversent les stéréotypes occidentaux de l’Orient arabe.
Le but général de la narration consiste à donner un portrait sombre de la civilisation occidentale au profit du peuple arabe.
Un autre aspect révélateur de la narration se manifeste dans le chapitre consacré à l’histoire du peuple juif. Ce dernier est présenté comme originaire du « Sud de l’Irak » d’où il émigra vers le « pays de Canaan ». Restées ici pendant un temps très court, les tribus juives se rendirent en Égypte pour retourner après en « Palestine » où ils « s’emparèrent avec la force » des villes, « tuant » les habitants.
Le discours sur le peuple juif mérite une attention particulière, d’autant que ce texte a été écrit après les accords de paix de 1994.
Malgré la solution diplomatique du long conflit entre Israël et la Jordanie, l’image qui est donnée de cette population demeure tout à fait négative. En premier lieu, les verbes utilisés pour décrire la conquête du territoire de la Palestine historique sont très connotés. Ils renvoient à l’image d’une conquête violente et illégitime, soulignée par des expressions comme « utilisant la force militaire », « tuant les habitants », « s’emparant » des routes commerciales .
Toujours dans le but d’orienter le jugement des étudiants sur l’histoire moderne de la Palestine, les auteurs terminent le récit de l’histoire du peuple juif avec une phrase aussi péremptoire qu’imprécise. Ils écrivent qu’« en 70 après J.-C., les Romains firent une campagne militaire afin d’étouffer la révolte [juive] qui causa la sortie définitive des Juifs de la Palestine (pays de Canaan) » .
Située en fin de chapitre, cette phrase voit ainsi son propos renforcé. Elle est conçue de manière à ce que les étudiants pensent que les Juifs n’ont plus été présents en Palestine jusqu’aux années 1880, époque de la première vague d’immigration de Juifs européens dans le pays.
La censure sur la continuité de la présence juive dans la Palestine historique contribue à déformer les faits historiques avec l’effet d’augmenter chez les jeunes Jordaniens l’hostilité envers les Israéliens .
Un autre aspect qu’il me semble important de souligner pour mettre en évidence l’ambiguïté de la narration concerne la manière dont sont dépeints les Juifs. On les décrit comme « des tribus bédouines nomades » qui apprirent « la vie sédentaire, l’agriculture, la lecture et l’écriture » des Cananéens.
Le manuel jordanien donne une image de la relation entre Cananéens et Juifs qui est complètement inversée où les premiers, sédentaires et civilisés, enseignent aux seconds, nomades et primitifs, les fondements de la culture . L’inversion des stéréotypes est motivée aussi par l’identification des Cananéens à un peuple autochtone , considéré donc parmi les « bons », face aux tribus juives, étrangères et « méchantes »
Comment expliquer la permanence de l’image négative du peuple juif dans les manuels scolaires jordaniens après les accords de 1994 ?
Nous devons comprendre que la Jordanie constitue un exemple intéressant, parce qu’il s’agit d’un État établi par les puissances coloniales sur un territoire sans unité politique et habité par une population hétérogène et qui reste en quête d’une véritable identité culturelle.
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