Il y a moins de 50 ans, l’aéroport international Ben-Gourion de Tel Aviv servait de point de départ pour l’une des destinations les plus recherchées, modernes et accessibles pour les Israéliens : l’Iran.
Ce n’était pas seulement un pays voisin, mais « la grande sœur » et la plus avancée, un lieu où les femmes en minijupes flânaient sur de larges boulevards, où l’alcool coulait à flots dans des boîtes de nuit scintillantes, et où le Shah Mohammad Reza Pahlavi s’efforçait de transformer son royaume en une version persane de la France.
Pourquoi tout le monde a afflué à Téhéran
Dans les années 1960 et 1970, Téhéran ne ressemblait pas à une ville située au cœur d’un pays musulman conservateur. C’était une métropole florissante, en pleine occidentalisation sous l’impulsion de la Révolution blanche du shah.
Cette série de réformes visait à moderniser rapidement le pays par la redistribution des terres, le développement de l’éducation et l’amélioration des droits des femmes (ce qui a également exacerbé l’opposition interne et créé des tensions qui ont préparé le terrain à la Révolution islamique).
Les touristes européens et américains voyaient en l’Iran la combinaison parfaite entre l’exotisme oriental et les infrastructures occidentales.
Rue Pahlavi à Téhéran, on trouvait des cinémas projetant les derniers films hollywoodiens simultanément à leur sortie américaine. Des boutiques présentaient les collections de créateurs de haute couture parisiens et milanais, et l’élite locale était instruite et parlait français et anglais.
Les clubs de Téhéran étaient réputés pour leurs concerts d’artistes internationaux et de stars de la pop persane comme Googoosh. Le célèbre caviar de la mer Caspienne était servi sur des plateaux d’argent avec de la vodka de qualité supérieure, et l’ambiance était à la fête sans fin.

Googoosh n’était pas une simple chanteuse pop ; elle était la plus grande icône culturelle de l’Iran moderne, à la fois la Madonna et Édith Piaf du Moyen-Orient. Avant la révolution de 1979, elle incarnait tout ce que la société iranienne avait de plus glamour, de plus libéral et de plus cosmopolite.
La splendeur mégalomaniaque
On ne peut parler du tourisme dans l’Iran d’avant 1979 sans mentionner 1971. Le shah décida alors de célébrer les 2 500 ans de l’Empire perse par un événement encore considéré aujourd’hui comme « la fête la plus coûteuse de l’histoire ».
Sur le site antique de Persépolis, au cœur du désert, une ville de tentes extravagante fut érigée. Il ne s’agissait pas de simples tentes de camping, mais de suites royales en soie.
Des chefs d’État, des rois et des présidents (dont une délégation israélienne de marque) ont été invités pour deux jours d’ivresse sensorielle.
Des vivres étaient acheminés par vols spéciaux depuis Paris, et l’événement tout entier visait à démontrer au monde que l’Iran était une superpuissance mondiale. Pour le touriste occidental moyen, c’était le signal que l’Iran était la destination incontournable.
Du ski aux îles tropicales
L’Iran offrait une diversité géographique presque sans égale dans la région :
Dans les monts Alborz, au nord de Téhéran, s’est établie Dizin, l’une des meilleures stations de ski au monde. La neige y est réputée pour sa qualité exceptionnelle, et la station était un lieu de pèlerinage pour les passionnés de ski européens en quête d’une alternative aux Alpes.
Les vieux téléphériques, construits en France et en Allemagne avant la révolution de 1979, continuent de grincer en montant, transportant une nouvelle génération de jeunes Iraniens. Pour eux, Dizin est une bulle de liberté. Ici, loin des regards inquisiteurs des patrouilles de pudeur de la capitale, lunettes de soleil et casques estompent les frontières.
Le shah rêvait de faire de l’île de Kish, dans le golfe Persique, un rival de Monte-Carlo. Un casino luxueux y fut construit, ainsi que des hôtels de luxe et même un aéroport adapté à l’atterrissage du Concorde. C’était le lieu de villégiature des élites du Golfe et d’Occident.
L’île de Kish a connu une transformation fascinante. Si, avant 1979, elle était le terrain de jeu exclusif du shah et de l’aristocratie mondiale, elle est aujourd’hui devenue la version iranienne d’Eilat, combinée à Dubaï : une zone de libre-échange, un pôle de tourisme intérieur de masse et une bulle de libéralisme relatif en Iran.
Ispahan et Shiraz offraient un aperçu culturel et historique. La place Naqsh-e Jahan à Ispahan, avec ses superbes mosquées bleues, était un incontournable pour tout amateur d’architecture.
Au cœur de Shiraz, la ville des poètes et du vin, se trouve le joyau des jardins persans : le jardin d’Eram (Bagh-e Eram). Un lieu où l’architecture royale rencontre la nature sauvage iranienne, créant un reflet du paradis tel que décrit dans le Coran.
Le point de vue israélien
Durant ces années, l’Iran était la destination privilégiée de nombreux Israéliens, tant pour les affaires que pour les loisirs.
El Al assurait des vols réguliers et directs entre l’aéroport Ben Gourion et Téhéran. Les Israéliens n’avaient pas besoin de visas d’entrée complexes et l’accueil fut exceptionnellement chaleureux.
Téhéran abritait une importante communauté israélienne de plusieurs milliers de personnes : ingénieurs, militaires, hommes d’affaires et leurs familles. Ils y ont fondé des écoles israéliennes, des clubs sociaux et même une succursale de l’entreprise de construction Solel Boneh, qui a réalisé des projets grandioses dans tout le pays.
Les Israéliens avaient l’habitude de se rendre à Téhéran pour acheter d’authentiques tapis persans, des bijoux en or et du caviar à des prix dérisoires. Pour l’Israélien moyen des années 1970, Téhéran était une véritable destination à l’étranger : plus grande, plus riche et plus spectaculaire que la petite Tel-Aviv de l’époque.
La fin amère et la nostalgie persistante
La révolution islamique de 1979, menée par l’ayatollah Rouhollah Khomeini, n’a pas seulement changé le visage de la politique, elle a aussi anéanti du jour au lendemain une industrie touristique florissante.
Les cinémas ont été incendiés, les boîtes de nuit ont fermé et le casino de l’île de Kish est devenu un bâtiment abandonné (transformé plus tard en un centre commercial « modeste »). Les femmes contraintes de se couvrir du hijab étaient les mêmes qui, quelques mois auparavant, défilaient dans les rues de Téhéran, arborant les dernières tendances de la mode.
La révolution a éclaté comme un soulèvement populaire massif dès 1977 et a pris un essor considérable en 1978. Elle rassemblait des étudiants libéraux, des communistes, des intellectuels et des laïcs, dont beaucoup ne souhaitaient pas du tout un État théocratique, mais simplement la fin du régime autoritaire du shah, dont le gouvernement devenait de plus en plus autocratique.
Aujourd’hui, de nombreux jeunes Iraniens regardent avec nostalgie les photos de leurs parents des années 1970 — en maillot de bain sur les rives de la mer Caspienne ou dansant en boîte de nuit — les photos qui témoignent d’une époque de liberté et d’ouverture.
Le tourisme en Iran existe actuellement sous une forme très limitée, principalement pour les passionnés d’histoire et d’aventure, mais l’âge d’or étincelant reste un lointain souvenir, enveloppé de caviar et de parfums français au cœur du désert persan.
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