Au début des années 1880, un groupe de familles bosniaques ayant émigré du territoire de l’actuelle Bosnie-Herzégovine a fondé le village de Qisarya sur le site de Césarée, une ville antique de Judée, capitale de la province de Judée au temps d’Hérode et carrefour commercial de l’empire romain. à environ 37 kilomètres au sud de la ville de Haïfa. Plusieurs familles ont ensuite bougé vers d’autres endroits en Palestine Ottomane. Tout en conservant initialement leurs traditions et leur culture, elles se sont progressivement assimilées à la population du pays.
Dans le même temps, la première aliyah juive, de 1882 à 1903, amène 20 à 30 000 migrants russes, polonais ou roumains. L’Empire ottoman, déjà affaibli à l’époque, s’inquiète des troubles que pourrait provoquer cette immigration, et tente de réduire fortement les implantations. Cependant, au niveau local, les autorités sont très accommodantes et laissent les Juifs s’installer. En 1903 débute la seconde aliyah juive, amenant 35 à 40 000 migrants supplémentaires. Ces nouveaux arrivants, comme David Ben Gourion, militent pour le travail manuel, censé conduire à la renaissance nationale.
Migration Bosniaque vers le territoire ottoman
Lors du Congrès de Berlin, qui s’est tenu de juin à juillet 1878 avec la participation de l’Empire ottoman et des principales puissances européennes, il fut décidé de placer la région de Bosnie-Herzégovine sous l’administration de l’Empire austro-hongrois.
Peu après, des centaines de familles musulmanes émigrèrent de cette région vers le territoire du sultanat ottoman. Ces immigrants venaient principalement de Mostar, l’une des principales villes de la région de l’Herzégovine et celle considérée comme sa capitale culturelle, ainsi que d’autres villes comme Trebinje, Stolac et Čapljina.
Selon certaines estimations, entre 60 000 et 80 000 personnes ont migré vers le territoire ottoman en trois vagues :
- la première en 1881-1882, après l’imposition du service militaire obligatoire sous le drapeau austro-hongrois ;
- la deuxième vers 1900-1901, alors que le mouvement de protestation musulman contre les tentatives de christianisation s’intensifiait ;
- et la troisième entre 1909 et 1910, après l’annexion officielle de la Bosnie-Herzégovine par l’Empire austro-hongrois en 1908.
Après s’être arrêtés d’abord à Istanbul, puis à Izmir, les membres de la première vague de cette migration poursuivirent leur voyage vers le Levant, ou Bilad al-Sham, comme on appelait alors la province de la Syrie ottomane.
Ils s’installèrent dans des villages situés en milieu rural autour de Damas, aux abords du désert syrien. Une petite communauté bosniaque vivait déjà au Levant avant la prise de contrôle de la Bosnie-Herzégovine par l’Empire austro-hongrois ; ces migrants étaient venus pour travailler ou en tant que marchands.
L’armée ottomane comptait également parmi ses dirigeants plusieurs commandants bosniaques affectés au Levant, dont le plus célèbre était le gouverneur d’Acre, Ahmad Pacha, surnommé Al-Jazzar (« le Boucher »), qui en 1799 affronta l’armée de Napoléon Bonaparte et l’empêcha de franchir les murs de la ville. Plus tard, les ottomans envoyèrent des bosniaques à Gaza au début du 19 e siècle dans sa guerre contre l’Égypte.. Les bosniaques étaient réputés pour être de bons combattants …
Deux ans après leur installation en Syrie, la plupart de ces immigrants bosniaques ne parvinrent pas à s’acclimater, notamment en raison des températures estivales élevées en bordure du désert syrien. Certains décidèrent de retourner en Anatolie, tandis que d’autres demandèrent à être réinstallés ailleurs au Levant.
Les autorités ottomanes décidèrent des lieux de réinstallation en fonction de critères démographiques, stratégiques et économiques.
La Palestine étant peu peuplée au XIXe siècle, les Ottomans acceptèrent d’y réinstaller des musulmans bosniaques, ainsi qu’un certain nombre de Circassiens et de Marocains (musulmans).
Environ cinquante familles bosniaques s’installèrent à Qisarya, tandis qu’un petit nombre s’établit dans le village de Yanun, dans le district de Naplouse, où un cimetière leur fut dédié, ainsi que dans le village de Rummana, dans le district de Jénine.
La plupart de ces familles bosniaques furent attirées par le site de l’ancienne Césarée maritime pour trois raisons principales : le site était pratiquement inhabitée, ce qui leur permettait de vivre à l’écart ; il était entouré de terres agricoles fertiles ; et il possédait également un petit port leur offrant un accès à la mer et facilitant le commerce.
Ces immigrants vécurent dans la ville de Haïfa et ses environs pendant environ deux ans durant la construction de Qisarya. Celle-ci fut conçue selon le modèle des villes herzégoviniennes proches de Mostar, ce qui la distinguait, par son urbanisme et son architecture, des villes et villages arabes voisins, avec des habitations modernes et de larges rues qui se croisaient.
Elle comprenait également une mosquée avec une école offrant aux enfants quatre années de scolarité. Ses habitants faisaient appel aux services d’un instituteur arabe nommé Haj Hassan, qu’ils rémunéraient en plus pour qu’il officie également comme imam de la mosquée. En plus de l’école et du port, qui servait de petit port de commerce, la ville comptait un khan ou caravansérail, un marché et des bureaux de douane.
De nombreux immigrants bosniaques tombèrent malades dans les premières années suivant leur installation à Qisarya, en raison du climat difficile et des effets néfastes des marécages situés à proximité. Durant leurs dix premières années en Palestine Ottomane, des familles entières furent décimées par la malaria.
Le paludisme constituait un problème majeur. Les zones marécageuses et basses, en particulier, favorisaient la prolifération des moustiques et rendaient toute habitation humaine durable impossible. Cependant, un effort considérable a été entrepris par les immigrants sionistes pour assécher les marais, débroussailler la végétation dense et mettre en œuvre des mesures de santé publique afin de lutter contre la prolifération des moustiques et de la réduire, transformant ainsi des zones auparavant inhabitables en terres cultivables et propices à l’établissement humain.
Tel-Aviv, par exemple, est née en 1909 sur des dunes de sable et des marécages infestés de malaria. Pas sur les ruines d’un village arabe, mais sur une terre vide, stérile et insalubre, que des grands propriétaires absents de Beyrouth ou de Damas revendaient à prix fort, tant elle n’avait aucune valeur.
Les témoignages du XIXe siècle sont unanimes : Mark Twain, en 1867, décrit la Palestine comme “désolée”, “silencieuse”, “une contrée presque sans habitants”. Le consul britannique James Finn parle d’un territoire “couvert de marécages et de fièvres”. Même les rapports ottomans reconnaissent que “les fièvres emportent quiconque tente d’y vivre”. Loin d’être une terre prospère et peuplée, c’était une contrée délaissée, où la population totale n’atteignait que quelques centaines de milliers d’habitants, mêlant Arabes, Juifs, Druzes, Circassiens et chrétiens.
Au départ, les Bosniaques étaient les seuls habitants du nouveau village de Qisarya, mais les autorités ottomanes y réinstallèrent par la suite sept familles circassiennes, deux familles turques et une famille musulmane bulgare.
Durant leurs premières décennies sur place, les immigrants bosniaques conservèrent leurs vêtements traditionnels ainsi que leur cuisine. Puis, afin de mieux s’assimiler à l’environnement local, ils commencèrent à modifier leur manière de s’habiller et à préparer des plats locaux en plus de leurs recettes traditionnelles. Ils parvinrent à acquérir des terres en dehors de la ville et engagèrent des paysans arabes pour les cultiver ; ces derniers y plantèrent des agrumes, des céréales et des bananes. Les Bosniaques pratiquaient également l’élevage et exerçaient certains métiers artisanaux.
Concernant les mariages, ils s’efforcèrent de maintenir une communauté endogame afin de préserver leur langue, leurs coutumes et leurs traditions. Certains d’entre eux voyagèrent même jusqu’en Anatolie pour chercher des épouses parmi la diaspora bosniaque, ou retournèrent, à partir du milieu des années 1930, dans leur terre d’origine pour s’y marier. Cependant, ils commencèrent progressivement à s’unir avec la population arabe.
Au début, les immigrants bosniaques s’accrochaient à leur culture d’origine et à leur langue maternelle ; les femmes transmettaient la langue serbo-croate qu’elles parlaient à leurs enfants. Cependant, au fil du temps, la plupart d’entre eux perdirent leur langue d’origine.
Avec le temps, les noms de famille bosniaques tels que Lakšić, Begović, Muradović et Jehanović furent abandonnés, et tous adoptèrent un seul et même patronyme : Bushnaq, une arabisation du mot Bošnjak (Bosniaque). Ce nom, indiquant leur origine géographique, demeure encore aujourd’hui le signe distinctif des descendants de ces familles.
Étant donné que Qisarya ne comptait qu’une seule école primaire, beaucoup de familles déménagèrent vers des villes plus grandes comme Haïfa, Tulkarem, Naplouse, Jaffa et Jérusalem, à la recherche d’établissements secondaires pour leurs enfants.
En outre, le port de Qisarya perdit de son importance après la construction du port de Haïfa, qui commença après la Première Guerre mondiale.
Dès la fin de la période ottomane, Haïfa est connue comme « la ville de l’avenir », car elle possède déjà les fondements nécessaires à une évolution urbaine moderne. Une partie de ces données est immédiatement exploitée par les Turcs, qui construisent la voie ferrée menant en Syrie, bâtissent une jetée moderne, et choisissent Haïfa comme le siège social de la compagnie ferroviaire du Hedjaz.
Lorsque les Anglais prennent le contrôle de Haïfa, ils s’empressent de réaliser une partie de leur conception stratégique de la ville, en préparant immédiatement un plan de développement. À partir de ce moment, et jusqu’à la fin du Mandat, plusieurs groupes travaillent simultanément pour construire la ville et asseoir son statut économique, chacun selon sa propre initiative et son propre talent : Juifs, Arabes, citoyens européens, et, bien entendu, les autorités britanniques
De même, l’inauguration du chemin de fer côtier au sud de Haïfa réduisit également l’importance du village, poussant certains de ses habitants à se déplacer vers de nouveaux endroits où ils pouvaient continuer leurs activités commerciales.
Les descendants de ces bosniaques et autres migrants musulmans de l’époque ottomane, se revendiquent aujourd’hui comme autochtones en Judée-Samarie … !
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