Cas de conscience

La linguistique derrière l’expression « from the river to the sea »

C'est la plus vieille chanson de la région : accuser les Juifs et exiger leur expulsion.

Quiconque a suivi l’actualité, parcouru les réseaux sociaux ou fréquenté un campus universitaire américain depuis les attentats terroristes perpétrés par le Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023 connaît ce slogan : « From the river to the sea, Palestine will be free. »

Pour un Occidental, ce slogan anglais est poétique et émouvant. Mais la version scandée en arabe est tout autre, avec une intention bien différente.

En arabe, le slogan se rapproche davantage de « La Palestine sera arabe ». Les deux slogans ne sont pas synonymes.


Affirmer que la Palestine sera arabe ne signifie ni égalité ni pluralisme.

Cela signifie remplacement. Dans de nombreux ouvrages anglophones, une Palestine « libre » devient, en arabe, une Palestine arabiséeune entité politique dont les Juifs sont exclus.

Il ne s’agit pas d’une rhétorique anticoloniale, mais d’un appel à la recolonisation.

Cette inversion échappe à nombre de militants universitaires et de politiciens d’extrême gauche qui reprennent en chœur ce discours anglais. Elle est pourtant bien visible pour ceux qui comprennent l’histoire complexe de la région.


Le territoire que les critiques appellent « Palestine » n’a jamais fait partie de la péninsule arabique. Ses peuples originels étaient cananéens, israélites, phéniciens et araméens – témoins de l’histoire ancienne du Levant. Les Arabes sont arrivés plus tard, par la conquête.

La première grande vague d’impérialisme et de colonialisme arabe, qui débuta au VIIe siècle, a profondément transformé le Proche-Orient, bien plus radicalement que nombre d’empires européens. Elle a effacé des langues, des coutumes et des croyances qui y avaient prospéré pendant des millénaires ; elle a arabisé l’Égypte et la Syrie, la Perse et l’Afrique du Nord ; et elle a remplacé les entités politiques locales par un ordre politico-religieux unique.

  • Sans ces conquêtes, les Égyptiens seraient encore majoritairement coptes, parlant une version évolutive de leur langue ancestrale.
  • Les Marocains, les Tunisiens, les Algériens et les Libyens s’identifieraient avant tout comme Amazighs.
  • L’identité profonde de l’Irak évoquerait l’Assyrie et Babylone.
  • La Syrie et le Liban conserveraient des résonances araméennes et phéniciennes.
  • L’Iran et le Kurdistan resteraient marqués par les traditions perses et mèdes préislamiques.

La conquête arabe a redessiné la carte, rebaptisé les populations et effacé des pans entiers de l’histoire.

Et pourtant, le seul peuple de la région qui a inversé ce processus, qui a fait revivre une langue ancienne et reconstruit une terre ancestrale, est accusé de colonisation.

Les Juifs ne sont pas les colonisateurs du Moyen-Orient, mais ses survivants autochtones les plus prospères.

L’hébreu est la seule langue du Proche-Orient ancien encore parlée aujourd’hui comme langue maternelle par des millions de personnes. Cette renaissance est une restauration, non une colonisation.

C’est pourquoi la version arabe de ce slogan est révélatrice.

En anglais, « La Palestine sera libre » sonne noble. Qui s’oppose à la liberté ? Mais le texte arabe original raconte une tout autre histoire. « La Palestine sera arabe » est une affirmation de remplacement, d’exclusivité ethnique et idéologique.

Là où beaucoup en Occident entendent libération, les premiers orateurs de ce slogan entendent généralement éradication. Dans une grande partie du Moyen-Orient, hors d’Israël, l’autocratie règne, la dissidence est dangereuse et le conformisme idéologique est imposé. Le slogan pour la « liberté » fonctionne donc, en pratique, comme un slogan pour le conformisme ethnique et politique.

Si l’on replace le slogan dans son sens premier, l’inversion morale apparaît clairement.

Les Parisiens et les Napolitains qui croient protester contre l’impérialisme réclament en réalité la perpétuation d’un ancien projet colonial arabe : cette même impulsion impériale qui a effacé les identités autochtones au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

L’existence d’Israël met au jour cette histoire. Elle rappelle à la région et au monde que, pendant des siècles, les Arabes ont figuré parmi les colonisateurs les plus efficaces de l’histoire.

C’est pourquoi, après plusieurs guerres infructueuses visant à détruire l’État d’Israël, ses opposants ont opéré un revirement et qualifié le sionisme de « colonialisme de peuplement », faisant des autochtones les envahisseurs.

Ce même double langage pervertit le discours occidental.

Des militants scandent « décolonisez » en brandissant des drapeaux évoquant des empires qui s’étendaient jadis de l’Espagne à l’Inde. Ils qualifient Israël de « projet européen blanc » tout en ignorant que la plupart des Juifs israéliens descendent de réfugiés venus de terres européennes et arabes – des personnes chassées de leurs foyers entre les années 1930 et 1960, spoliées de leurs biens et dont les cultures furent anéanties.

Le seul foyer où ils purent retourner fut celui que le peuple juif avait toujours considéré comme sa patrie.

Ce chant n’est pas nouveau.

Son ancêtre arabe — Min al-ma ila al-ma, Filastin Arabiyya — signifie « De l’eau à l’eau : la Palestine sera arabe ».

Autrement dit, il signifie : pas de Juifs du Jourdain à la Méditerranée.

En anglais, le slogan est édulcoré pour plaire aux Occidentaux ; en arabe, il est direct et sans détour.

Ce blanchiment linguistique est depuis longtemps au cœur de la guerre de propagande contre Israël. Le mouvement national palestinien n’a acquis une large adhésion populaire qu’après 1948, non pas grâce à l’émergence soudaine d’une identité nationale distincte, mais parce que le déni de la souveraineté juive est devenu son cri de ralliement.

De même, il n’y avait pas de revendication généralisée d’une « Palestine » arabe indépendante tant que la Cisjordanie et Gaza étaient gouvernées par la Jordanie et l’Égypte. Le mouvement palestinien moderne s’est construit, en grande partie, non pas pour bâtir un État, mais pour délégitimer, et à terme détruire, Israël.

Il faut appeler ce renversement par son nom.

Les conquêtes arabes furent la grande force colonisatrice du Moyen-Orient, et leurs héritiers modernes, des Baasistes au Hamas, poursuivent encore aujourd’hui des versions de ce projet. Ils s’opposent à l’égalité et à l’autodétermination des Juifs sur chaque mètre carré de la région. Ils oppriment les minorités restantes – Kurdes, Amazighs, Yézidis, Chaldéens – et nient leurs droits à l’autonomie.

Pour les ennemis d’Israël, le crime du sionisme n’est pas d’être colonial ; c’est d’avoir réussi là où d’autres projets similaires ont échoué : il a fait renaître un peuple et une langue précisément là où l’empire avait tenté de les anéantir.

Alors, la prochaine fois que vous entendrez « du fleuve à la mer », gardez ceci à l’esprit. En anglais, cela peut se faire passer pour la liberté ; en arabe, cela révèle un plan d’effacement.

Ce n’est pas la décolonisation ; c’est la recolonisation sous un autre nom.

Ce n’est pas un appel à la coexistence ; c’est un appel à l’exclusion.

Ce slogan n’est pas nouveau ; c’est le plus vieux chant de la région. Accusez les Juifs. Et exigez ensuite leur expulsion.

L’histoire conserve les preuves, et le langage peut être un radiographe moral. Écoutez-le attentivement.


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