Secrets révélés

Où en est Assange, opprimé pour avoir dit la vérité

L'affaire du siècle ... par Simon Verdière

Persécuté par la justice pour avoir notamment révélé les crimes des États-Unis durant la guerre en Irak, Julian Assange attend la décision de la Haute Cour d’Angleterre qui n’interviendra pas avant le 5 mars.

Cette dernière annoncera si elle considère comme recevable l’appel du reporter destiné à éviter son extradition vers les États-Unis où il risque 175 ans de prison.

Récapitulation d’une affaire historique.


Sous liberté surveillée, puis enfermé dans l’ambassade d’Équateur de 2012 à 2019 avant d’être finalement envoyé derrière les barreaux par les autorités britanniques, l’Australien de 52 ans vit un véritable calvaire depuis près de 14 ans. Retour sur le parcours du plus célèbre lanceur d’alertes du XXIe siècle.

Sa vie : quand la réalité dépasse la fiction

Même si l’histoire n’est pas terminée, la vie de Julian Assange pourrait sans aucun doute être adaptée au cinéma. Enfant bohème, pirate informatique, puis journaliste assoiffé de justice, il traverse depuis sa jeunesse une existence mouvementée.

Ses parents se rencontrent à Sydney, en Australie, au début des années 70 lors d’une manifestation contre la guerre au Vietnam. Entre John Shipton, 26 ans, et Christine Ann Hawkins, à peine 17 ans, le coup de foudre est aussi immédiat qu’éphémère. Après seulement quelques mois, leur relation explose. Pour autant, un enfant naîtra malgré tout de cette union en 1971 : Julian.

Le père disparaît alors rapidement de la vie de Julian et de sa mère. En 1972, cette dernière se remarie avec Brett Assange, le directeur d’un théâtre ambulant. C’est de ce beau père que Julian recevra son patronyme et l’éducation de sa petite enfance.


Dès son plus jeune âge, il est habitué à une existence peu conventionnelle ponctuée par de nombreux déménagements et une philosophie hippie. Plus tard, le journaliste comparera son enfance à la vie du personnage Tom Sawyer, pleine d’insouciance et de liberté. C’est aussi durant cette période qu’il acquiert « la certitude que les règles sont là pour être brisées ».

Poursuivis par une secte

La situation va cependant se dégrader à la fin des années 70 lorsque sa mère divorce de son mari pour Leif Meynell, musicien avec qui elle aura un autre fils. Mais très vite, ce nouvel amant se révèle violent, et Christine décide de le quitter après trois ans de relation. Seulement, l’individu appartient également à une secte, intitulée « la famille », fondée par Anne Hamilton-Byrne.

La mère de Julian a peur qu’il réussisse à lui retirer son second enfant, d’autant qu’il bénéficie de l’aide du groupuscule qui dispose de contacts dans l’administration australienne. Pendant près de cinq ans, ils sont donc obligés de constamment changer d’adresse pour échapper à cet homme. À l’aube de ses quinze printemps, Assange a déjà fréquenté pas moins de 37 écoles.

Un jeune hacker en soif de justice

Pendant cette enfance très particulière, Julian Assange développe une très forte aversion pour les injustices. Et pour y remédier, il n’hésite pas à enfreindre les règlements. À seize ans, sa mère lui achète son premier ordinateur : un commodore SX-64. Un engin rudimentaire qui ne pèse pas moins de dix kilos, mais qui va lui permettre de créer une véritable passion pour l’informatique.

Le premier ordinateur d’Assange – Hedning – Wikipédia

Ce nouvel enthousiasme, couplé à une quête morale, vont très vite le conduire au hacking. Sous le pseudonyme de Mendax, avec un groupe international qui soutient ses aspirations, il profite des premiers modems pour pénétrer les réseaux des plus grandes institutions étatiques et des géants commerciaux.

SOUS LE PSEUDONYME DE MENDAX, IL HACK LES RÉSEAUX DES PLUS GRANDES INSTITUTIONS ÉTATIQUES ET DES GÉANTS COMMERCIAUX.

Les pirates s’imposent tout de même quelques règles élémentaires, comme : « ne pas endommager les systèmes dans lesquels ils s’infiltrent, ne rien modifier des informations dans ces systèmes (si ce n’est pour effacer les traces de leur passage) et partager les informations ».

Passion dévorante et premiers ennuis judiciaires

À la même époque, tandis qu’il n’a que 18 ans, il tombe amoureux de Teresa, une adolescente d’à peine 16 ans. Les événements s’enchaînent alors très soudainement puisqu’ils se marient et ont un fils nommé Daniel, qui est aujourd’hui concepteur de logiciel en Australie. Très rapidement toutefois, l’obsession d’Assange pour le hacking et sa peur prégnante d’être arrêté vont finir par détruire son couple qui se sépare, Teresa obtenant la garde de leur enfant.

Ses activités sont finalement bien repérées par les forces de l’ordre : Assange et son équipe de hackers sont inculpés. En dépression dans l’attente de son procès, il finira par être jugé au bout de trois ans, mais il s’en tirera avec une simple amende de dédommagement.

Un idéal altermondialiste

En plein divorce et en procès concernant la garde de son fils, Assange se montre épuisé mentalement. C’est à cette époque, en 1996, qu’il fait la connaissance de son père biologique, John Shipton, après un appel de sa mère.

« C’était extraordinaire. Certains de ses processus de pensée donnaient l’impression que je me regardais dans un miroir. J’avais du mal à y croire. Il avait la même logique, la même curiosité intense, la même manière obtuse de construire des phrases… qui ne finissent jamais » a raconté son géniteur à propos de cette rencontre.

IL N’A QU’UNE IDÉE EN TÊTE : EMPÊCHER LES ÉLITES DE PRENDRE LE CONTRÔLE DE CE NOUVEL ESPACE DE LIBERTÉ QU’EST INTERNET, COMME ILS L’ONT FAIT AVEC LE RESTE.

Julian Assange confie alors à son père voir grand et vouloir changer le monde. Pendant plusieurs années, il parfait son capital culturel par le biais de l’université (mais ne termine aucun diplôme) et de nombreux voyages. Hébergé par ses amis hackers à travers le monde, il n’a qu’une idée en tête : empêcher les élites de prendre le contrôle de ce nouvel espace de liberté qu’est internet, comme ils l’ont fait avec le reste.

La naissance de Wikileaks

C’est dans ce contexte que l’idée de Wikileaks commence à germer dans son esprit. Assange n’a qu’un but en tête : défendre les personnes qui voudraient informer le grand public contre les grosses sociétés et les gouvernements du monde.

En 1997, il met déjà au point un système de cryptage baptisé Rubberhose dans le but de protéger des journalistes en possession de données sensibles. Deux ans plus tard, il dépose même le domaine « leaks.org », bien qu’il ne l’ait finalement jamais utilisé.

Il faudra attendre 2006 pour que naisse véritablement Wikileaks, enregistré pour la première fois avec le patronyme de son père, John Shipton, avec qui il a définitivement renoué. Le nom est ouvertement inspiré de Wikipédia dont Assange trouve le concept très intéressant. Dans la foulée, un texte fondateur intitulé « la conspiration comme mode de gouvernance » établit les bases du site.

Ce véritable manifeste de Wikileaks affirme ainsi :

« chaque fois que nous assistons à un acte que nous estimons être injuste et que nous n’agissons pas, nous nous faisons les partisans de l’injustice. Ceux qui restent de façon répétée passifs face à l’injustice voient bientôt leur caractère se corrompre dans la servilité. »

L’idée est simple : n’importe qui pourra de manière anonyme envoyer des informations confidentielles qu’il juge dignes d’être révélées. Le site se charge ensuite de publier ou non les renseignements tout en garantissant le secret des sources grâce à un cryptage des données de haute volée.

Révélations à la pelle

IL EST MÊME RÉCOMPENSÉ DE PLUSIEURS PRIX, NOTAMMENT PAR TIME, OU LE MONDE QUI LE CONSACRE COMME « L’HOMME DE L’ANNÉE. »

En quelques années, Wikileaks devient incontournable dans le monde de l’information. Des scandales de très large envergure éclatent de mois en mois : pollution à grande échelle, déstabilisation d’états souverains, surveillance de masse, assassinats, complots internationaux, évasions fiscales, interférences électorales, crimes de guerre, tortures, tout y passe et chaque fois le retentissement est énorme.

Au départ, Julian Assange est traité comme un véritable héros, y compris par de grands médias de masse qui profitent des informations dévoilées pour vendre du papier. Il est même récompensé de plusieurs prix, notamment par Time ou Le Monde qui le consacre comme « l’homme de l’année. »

Seulement au sein des élites politico-financières, les scandales mis sur la table par Wikileaks commencent à faire grincer des dents, en particulier parmi le gouvernement américain qui voit d’un très mauvais œil que ses méfaits soient étalés au grand jour.

La bombe de « Meurtre collatéral »

En 2010, une affaire dévoilée par Assange et ses comparses est la goutte qui fera déborder le vase. C’est d’ailleurs ce même scandale qui offrira une renommée mondiale au groupe d’informateurs et à son fondateur.

En avril, le site publie en effet une vidéo intitulée « Collateral Murder » (Meurtre collatéral). Une allusion non dissimulée à l’excuse favorite des gouvernements en guerre pour justifier la mort d’innocents durant ses opérations militaires. Attention, images difficiles.

La scène hallucinante se déroule en 2007, en Irak, lors d’une intervention américaine. À bord d’un hélicoptère, on voit des soldats hilares abattre de sang-froid dix-huit civils, dont deux journalistes de l’agence Reuters. Des meurtres gratuits envers des individus qui ne représentaient aucune menace.

Au vu des images, le choc est immense dans la communauté internationale, y compris parmi les plus fervents défenseurs du camp étasunien. À la suite de ces révélations, de nombreux médias se précipitent pour collaborer avec Wikileaks, et d’autres scandales de guerre éclatent au grand jour, en particulier sur les interventions au Proche-Orient.

La contre-attaque américaine

À WASHINGTON, 200 DIPLOMATES SONT CHARGÉS D’ÉTOUFFER LES AFFAIRES WIKILEAKS PAR TOUS LES MOYENS.

Mais très vite, le gouvernement américain va lancer une contre-offensive. Et dans l’incapacité de contredire les informations dévoilées par Wikileaks, il décide de s’attaquer au patron de l’organisation : Julian Assange.

Toutes sortes de rumeurs apparaissent alors sur l’Australien ; il aurait, par exemple, « un mauvais caractère et un ego surdimensionné ». À Washington, 200 diplomates sont chargés d’étouffer les affaires Wikileaks par tous les moyens.

En août 2010, l’ancien hacker se rend en Suède pour donner une conférence pour la branche chrétienne du Parti social-démocrate : le mouvement de la fraternité. Ce voyage fera alors l’objet de plusieurs scandales, ainsi que le Suisse Nils Melzer, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture entre 2016 et 2022, le raconte dans un livre.

L’affaire Anna Ardin et Sofia Wilén

Julian Assange, lors de ce déplacement, aura notamment des rapports sexuels avec deux femmes différentes : Anna Ardin, qui héberge l’Australien, et Sofia Wilén. Par la suite, il est rapporté qu’Anna Ardin et Sofia Wilén ont une conversation téléphonique où elles prennent conscience des risques sanitaires de leurs expériences avec Assange.

En effet, la première interpelle notamment Assange sur le fait que le préservatif a été déchiré et qu’elle le soupçonne d’en être intentionnellement à l’origine. Sofia Wilén, qui évoque également un rapport non protégé, est pour sa part très inquiète quant à une possible infection au VIH et va d’ailleurs consulter dans une clinique.

Anna Ardin, qui a une amie policière, invite Sofia Wilén à se rendre au commissariat avec elle dans le but de contraindre Assange à effectuer un dépistage du sida. Cette dernière fait alors une déposition (traduite et disponible en ligne) en ce sens, en racontant sa nuit avec l’Australien. La déposition est ensuite modifiée et Sofia Wilén ne la signe pas, sans que les raisons n’aient été communiquées. Les deux femmes décrivent des relations consenties, sauf concernant l’absence de protection.

Quelques heures plus tard, un tabloïd suédois titre : Julian Assange serait recherché pour un double viol. A ce stade, Anna Ardin n’a pas encore témoigné officiellement, mais l’information ne tarde pas à être reprise par les médias internationaux.

C’est par voie de presse que Julian Assange déclare avoir découvert les accusations, prenant dès lors contact avec la police pour donner sa version des faits. Après neuf jours, Assange est entendu. Mais entre temps, la déposition originale de Sofia Wilén a déjà été classée sans suite par la procureur responsable du dossier selon lequel elle ne comportait aucun délit.

Cet épisode ne peut être passé sous silence s’agissant de présenter la vie de Julian Assange, car outre le propos judiciaire, il fera dès lors l’objet d’une instrumentalisation politique avérée de la part des Etats-Unis.

Toutefois, il est déterminant de distinguer l’affaire de sa récupération. De nombreux défenseurs de Julian Assange, soucieux de préserver la réputation d’un lanceur d’alerte dont les révélations sont incontestablement cruciales (et menacées), ont été tentés de balayer derechef la parole des victimes présumées, comme le rapporte Slate dans son article éclairant Les femmes accusant Julian Assange méritent d’être prises au sérieux ou France24 qui revient en 2019 sur le calvaire également vécu par les deux femmes.

Or, une seule chose est certaine s’attachant aux révélations décisives de WikiLeaks, et qui exige de dépasser les campagnes de dénigrement ad personam américaines, tout comme le biais défensif du culte de personnalité : le gouvernement américain s’emparera de cette affaire pour détourner le regard des données compromettantes révélées.

La traque américaine commence : aucun doute

De fait, dans la foulée, Assange quitte donc la Suède pour Berlin où une nouvelle conférence l’attend. Arrivé à l’aéroport de Berlin, il apprend que tous ses bagages, parmi lesquels se trouvent ses ordinateurs, ont disparu. La compagnie ne donnera aucune explication. Dépité, le journaliste change de cap pour Londres.

C’EST À CET INSTANT QU’IL PREND CONNAISSANCE DE L’EXISTENCE D’UN PLAN SECRET DES ÉTATS-UNIS POUR L’EXTRADER AU PAYS DE L’ONCLE SAM.

C’est à cet instant qu’il prend connaissance de l’existence d’un plan confidentiel des États-Unis pour l’extrader au pays de l’oncle Sam afin d’engager une procédure pénale contre lui et lui faire terminer sa vie derrière les barreaux. Il faut dire que Wikileaks dispose de nouveaux dossiers concernant la guerre en Afghanistan qui inquiètent énormément au Pentagone.

Lorsqu’il arrive à Londres, Assange apprend également que la Suède a rouvert l’enquête contre lui et a même lancé un mandat d’arrêt européen contre sa personne. Quelques jours auparavant, les autorités locales lui avaient pourtant accordé par écrit de quitter le territoire.

La police britannique procède alors à son arrestation et informe Assange de son intention de l’extrader vers la Suède. Pour autant, la haute cour de justice lui permet de rester pour le moment en Angleterre, sous liberté surveillée à condition de payer une caution de 282 000 €. Somme qu’il arrive à rassembler grâce aux dons de comités de soutien.

Le cybermilitant ne se dit alors pas opposé à retourner en Suède pour répondre des accusations dont il fait l’objet, mais il réclame une garantie qu’il ne sera pas extradé aux États-Unis, ce que la Suède refuse de lui fournir. S’engagent alors deux ans de bataille judiciaire pour empêcher le Royaume-Uni de le renvoyer vers Stockholm.

Après plusieurs appels en justice, il finira par perdre le combat devant les tribunaux en juin 2012.

Enfermé pendant 7 ans dans l’ambassade d’Équateur

Pour éviter la prison à vie, Assange se réfugie à l’ambassade d’Équateur de Londres, où le président socialiste Rafael Correa lui offre l’asile. Un sursis relatif puisque le journaliste est enfermé dans 18 mètres carrés, avec un minuscule balcon comme seul accès à l’extérieur.

Sous pression de l’administration américaine, la police britannique est toujours déterminée à l’arrêter si jamais il quitte les lieux. L’ambassade est d’ailleurs sous surveillance permanente ; une affaire qui coûtera pas moins de 11 000 € par jour aux contribuables britanniques. Au bout du compte, cette surveillance aura engendré pas moins de 18,6 millions d’euros de dépense.

À l’intérieur, la situation n’est pas meilleure. Chacun des faits et gestes du journaliste est scruté et espionné. Ses rencontres sont analysées, ses documents secrètement photographiés. Partout, jusque dans les toilettes, sont placés des micros destinés à capter chacune de ses conversations.

C’est dans ce contexte qu’il bâtit pourtant une relation romantique avec l’une de ses avocates, Stella Morris avec qui il aura deux fils. Celle-ci sera d’ailleurs obligée de lui apprendre qu’elle est enceinte avec une simple note. Pour qu’Assange puisse voir ses enfants, elle doit les faire passer pour ceux d’autres visiteurs venus dans l’ambassade.

La CIA songe à l’assassiner

En 2017, l’administration américaine commence à s’impatienter. Le gouvernement de Donald Trump a fait d’Assange une cible prioritaire. Le reporter est cloîtré depuis cinq ans aux Royaume-Uni et la situation semble sans issue. À tel point que la CIA envisage un temps de tout bonnement assassiner l’Australien.

Les circonstances sont d’autant plus insupportables pour Washington que la Suède vient d’abandonner les poursuites contre le journaliste dans l’affaire de délit sexuel. On apprendra d’ailleurs par la suite qu’elle souhaitait le faire depuis 2013, mais qu’elle avait subi des pressions britanniques.

L’enquête sera toutefois rouverte pendant quelques mois en 2019 avant d’être, de nouveau, définitivement clôturée. Entre temps, en 2017, c’est finalement la situation en Équateur qui fera tout basculer.

Assange livré en échange des milliards du FMI ?

2017. Le président Rafael Correa, soutien de longue date d’Assange, arrive alors au bout de son mandat. Très populaire, après avoir amplement fait reculer la pauvreté, il doit laisser place à un successeur désigné par son parti : Lenin Moreno, son vice-président.

La population répond favorablement à la proposition du mouvement sortant et porte Moreno au pouvoir. Seulement, ce dernier va largement trahir sa famille politique en délaissant complètement les mesures sociales de gauche mises en place auparavant pour adopter au contraire une ligne ultralibérale.

Pendant près de deux ans, les relations entre Assange et son ambassade se tendent. Le président équatorien fait tout pour lui compliquer la vie, et va même jusqu’à lui couper sa connexion internet.

Ricardo Patiño, ancien chef de la diplomatie équatorienne, explique également que Washington a exercé une pression considérable sur Moreno pour qu’il livre Assange à la justice britannique en échange d’une intervention auprès du FMI qui promet un prêt de 4,2 milliards de dollars au pays d’Amérique latine.

Une stratégie qui portera ses fruits, puisqu’en avril 2019, le président équatorien autorise la police britannique à arrêter Julian Assange au sein de ses murs. Quelques semaines plus tôt, Wikileaks venait de révéler une affaire de corruption concernant Moreno et sa famille. Après sept ans cloîtré dans ce petit appartement, le journaliste est alors conduit directement en prison en attendant un procès pour avoir violé sa liberté conditionnelle en 2012.

Des procès kafkaïens

Pour une simple violation de contrôle judiciaire, Julian Assange est envoyé dans la prison de haute sécurité de Belmarsh où sont retenus les criminels et les terroristes les plus dangereux du pays. Il est par ailleurs placé dans l’isolement le plus total 23 heures sur 24 et ne peut même plus contempler le ciel. Les circonstances de sa détention sont extrêmement difficiles, dans un pénitencier un temps surnommé la Guantanamo britannique.

Détenu depuis près de cinq ans dans cet environnement, le journaliste voit sa santé physique et psychologique se dégrader. Pendant tout ce temps, il a essayé bon nombre de procès et d’appels, entrecoupés de mois interminables, et faisant face à une montagne d’accusations amoncelées.

Or, l’unique délit dont Assange reste inculpé sur le territoire britannique est le non-respect des conditions de sa liberté surveillée. C’est aussi à l’heure actuelle la seule chose pour laquelle il a été condamné. Et il n’avait étrangement cette fois-ci pas fallu longtemps pour effectuer ce jugement. À peine trois semaines après son arrestation, il était puni de 50 semaines de prison, soit deux de moins que la peine maximale pour une telle infraction.

Le rapporteur de l’ONU Nils Melzer souligne pourtant qu’« en Grande-Bretagne, les violations de la liberté sous caution entraînent rarement des peines de prison – elles ne sont généralement passibles que d’amendes. En revanche, Assange a été condamné dans le cadre d’une procédure sommaire à 50 semaines dans une prison de haute sécurité — une peine clairement disproportionnée qui n’avait qu’un seul but : détenir Assange suffisamment longtemps pour que les États-Unis puissent préparer leur dossier d’espionnage contre lui. »

La situation est d’autant plus grotesque qu’Assange a aujourd’hui largement purgé cette durée d’emprisonnement. Il aurait logiquement dû être libéré. Mais la justice britannique le retient sous prétexte d’accusations américaines et donc au nom d’une législation qui n’a pas cours au Royaume-Uni.

De fait, le journaliste n’est actuellement plus inculpé de rien du tout dans ce pays ; les États-Unis ont alors réussi à imposer l’extraterritorialité de leurs lois.

Une juge en plein conflit d’intérêts

Pour bien comprendre ce qui s’est ensuite joué, il faut revenir à 2018. Juste avant la trahison de Lenin Moreno, et après l’abandon des poursuites suédoises, Assange a eu l’occasion de rejoindre l’Équateur où il aurait pu échapper aux États-Unis.

Mais c’était sans compter sur l’opposition de la juge Emma Arbuthnot. Problème, la magistrate est également l’épouse d’un homme directement lié à un think tank néoconservateur fortement hostile à Assange.

Pourtant consciente de la controverse, elle refusera de se récuser en 2019 concernant les audiences destinées à décider de la possible extradition d’Assange vers les États-Unis. Malgré tout, elle ne préside pas au procès du journaliste puisque ce rôle incombe à Vanessa Baraitser, une juge de district qui reste toutefois sous sa subordination.

Des accusations factices

C’est dans ce contexte que les États-Unis demandent dans un premier lieu qu’Assange soit extradé pour « piratage informatique ». Selon eux, le journaliste aurait aidé Chelsea Manning, la militaire à l’origine des fuites révélant les crimes de guerre américains, à obtenir de façon illégale un mot de passe permettant d’accéder à des milliers de documents classés secret défense.

Dans une rhétorique sécuritaire, l’accusation américaine expliquera en outre que le dévoilement de ces informations aurait mis en danger des citoyens américains. Des allégations que l’armée étasunienne a pourtant été incapable de prouver. Il faut également noter que pendant qu’Assange est persécuté, les auteurs des crimes de guerre, eux, n’ont en revanche jamais été inquiétés.

175 ans de prison en ligne de mire

Pour faire extrader Assange, l’État américain compte s’appuyer sur une vieille loi relative à l’espionnage datant de 1917. Un processus qui n’a pourtant jamais été utilisé auparavant contre un journaliste. Dans ce cadre, la justice de l’oncle Sam a déposé dix-sept chefs d’accusation contre l’Australien.

La loi, qui reste très floue, sanctionne le fait de « fournir des informations de défense nationale à toute personne non autorisée à les recevoir. » Or, jamais aucun étranger n’a été condamné pour un tel délit, pas plus qu’un reporter. Le phénomène est d’autant plus extraordinaire qu’Assange ne vivait pas sur le territoire américain et qu’il ne s’y est jamais rendu pour s’emparer de cette information.

Elle lui a simplement été envoyée et il l’a publié, au même titre d’ailleurs que tous les journaux qui ont relayé l’affaire. Malgré l’absurdité de la situation, s’il est bien expédié outre-Atlantique, Assange sera passible de 175 ans de prison.

Quelques rappels de Blast, soumis à une limite d’âge à cause de la présence du fameux extrait Collateral Murder.

Le 1er octobre 2020, le procès en extradition s’achève et donne sa décision en janvier 2021. Si la cour ne remet aucunement en cause les accusations américaines, à la surprise générale, elle juge toutefois la condition mentale de Julian Assange trop fragile pour une extradition, arguant notamment un risque de suicide.

Pour autant, la libération du lanceur d’alerte est immédiatement refusée puisque les États-Unis font appel, ce qui condamne de fait le fondateur de Wikileaks à rester enfermé dans sa prison de haute sécurité, malgré son état déclinant.

L’accord secret entre le FBI et un témoin contre Assange

En juin 2021, l’accusation de piratage prend du plomb dans l’aile puisqu’elle s’appuyait sur le témoignage de l’islandais Sigurdur Thordarson, ancien stagiaire chez Wikileaks. Or, on apprendra à cet instant que, escroc en fuite (il a notamment détourné de l’argent en se faisant passer pour Assange) et désormais condamné pour avoir sexuellement agressé des mineurs et diagnostiqué comme sociopathe, il avait en réalité passé un accord avec le FBI. En échange d’une fausse déposition à charge contre l’Australien, on lui avait promis l’immunité.

Avec ces révélations, le grief américain s’écroule comme un château de cartes, même si le pays n’hésite pas à continuer d’utiliser ce faux témoin pour dénigrer le messager, à défaut de pouvoir attaquer le message. Et cette stratégie se révélera payante, puisque malgré ce nouvel élément démontrant bien les mauvaises intentions de l’État américain, Assange perd le procès en appel en décembre 2021.

Il conteste toutefois aussitôt la décision devant la haute cour. Celle-ci autorisera cependant bien l’extradition en avril 2022, soutenue par le gouvernement conservateur britannique qui signe la permission de procéder à cet acte.

Derniers espoirs

Les 20 et 21 février derniers, donc en 2024 désormais, se tenait ainsi une audience finale devant statuer sur la possibilité pour Assange d’obtenir un ultime appel au niveau national. Le journaliste n’a pas pu y assister en raison de la faiblesse de son état.

La cour devrait toutefois rendre sa décision au plus tôt le 5 mars prochain.

En cas d’acceptation, une date sera fixée ultérieurement pour examiner cette demande. Dans le cas le plus probable où il serait rejeté, il subsistera un éventuel recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme, mais il demeure une chance pour que le gouvernement britannique contourne la procédure afin de rendre service à son allié américain. D’ici là, Assange restera dans sa cellule ou sa santé se dégrade de jour en jour.

Qu’est-ce qui attend le journaliste aux États-Unis ?

Si jamais Washington arrive finalement à faire extrader celui qui les a tant mis dans l’embarras, le lanceur d’alerte finira sans doute son existence derrière les barreaux. Sur place, il sera de nouveau envoyé vers une prison de haute sécurité avant son procès.

Mais il ne s’agira pas de n’importe quel jugement, puisque dans les cas d’espionnage, c’est le fameux tribunal du district Est de Virginie qui serait chargé de l’affaire, celui-là même où les 17 chefs d’accusation et les 175 ans de détention ont été requis contre Julian Assange.

Personne ne sort jamais blanchi de ce tribunal : tous les prévenus sans exception qui y sont passés ont été condamnés. Le secteur est d’ailleurs connu pour être majoritairement habité par des individus travaillants pour la sécurité nationale (CIA, FBI, ministère de la Défense…). Et ce sont parmi ces citoyens que l’on compose le jury chargé de rendre un verdict sur le cas du fondateur de Wikileaks.

Dans ces conditions, il ne fait guère de doute qu’en cas d’extradition, Julian Assange n’aurait strictement aucune chance de s’en sortir. Son épouse Stella Assange l’affirme même haut et fort : « les psychiatres qui ont examiné Julian en prison sont tous parvenus une conclusion similaire : il risque de s’automutiler, de se suicider. » Le danger d’assassinat n’est, selon elle, pas non plus à écarter. Dans tous les cas, il ne verrait sans doute jamais grandir ses enfants âgés de 5 et 6 ans.

La liberté de la presse en danger

Pour couronner le tout, au-delà du cas personnel de Julian Assange, qui représente déjà en soit une terrible injustice, si notre époque laisse ce processus se poursuivre, c’est un précédent qui restera alors gravé dans l’Histoire et menacerait davantage la liberté à venir de la presse.

Le but de l’État américain n’est d’ailleurs pas seulement d’exercer une vengeance contre un individu qui l’a placé dans l’embarras, mais bel et bien d’intimider tous les journalistes du monde qui compteraient utiliser les mêmes méthodes que Wikileaks.

Si un reporter, où qu’il se trouve sur la planète, s’expose à la prison à vie pour avoir révélé les crimes du gouvernement américain, qui osera dans ces conditions dévoiler des affaires de cet acabit dans l’avenir ? Qui prendra le risque de perdre sa vie pour informer les citoyens ?

Peu importe ce que l’on peut penser du personnage Julian Assange, de ses méthodes ou des accusations portées à son encontre, sa personnalité est évidemment ouverte au débat. Dans cette affaire, il ne s’agit pas de protéger un héros ou un saint, mais bien de se placer du côté des droits humains et du journalisme libre. Car si l’Australien finit ses jours derrière les barreaux pour avoir révélé les crimes d’un gouvernement, c’est bien tout cela qui aura définitivement été bafoué.

– Simon Verdière

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