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Les réfugiés oubliés

Film - Introduction de Sarah Scialom

Ces derniers jours, la question des biens spoliés aux Juifs d’Irak est revenue dans le débat public, notamment à travers l’affaire de l’ambassade de France à Bagdad, installée sur des biens ayant appartenu à des familles juives, ainsi que la reconnaissance des lois raciales adoptées en Irak.

Ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Derrière cette affaire, il y a une histoire beaucoup plus vaste, beaucoup plus lourde, et encore trop souvent tue, minimisée ou travestie, celle du sort des Juifs du monde arabo-musulman.


Pendant des décennies, on a entretenu un récit faux, ou au mieux profondément édulcoré, d’une prétendue coexistence idyllique, d’une sorte de « lune de miel » orientale brutalement interrompue uniquement par la naissance d’Israël. Cette lecture est historiquement insuffisante, mais surtout mensongère.

Ce travestissement de l’histoire est d’autant plus grave qu’il efface la réalité concrète des régimes de discrimination et persécutions qui ont existé, selon les périodes et selon les pays. Il ne s’agissait pas seulement d’un statut inférieur abstrait.

Cela passait, très concrètement, par des formes de ségrégation spatiale, comme les mellahs au Maroc, par des restrictions humiliantes de mouvements. Parmi les non-musulmans, les Juifs faisaient l’objet de mesures discriminatoires particulièrement violentes. Des mesures symboliques, comme l’interdiction de monter à cheval, de porter l’épée. Les Juifs étaient enfermés dans la plus extrême forme d’indigence.

Il faut aussi rappeler que, selon les époques et selon les États, la discrimination ne relevait pas seulement d’un statut juridique abstrait.


Elle prenait des formes très concrètes de marquage social et d’humiliation, notamment par des règles vestimentaires imposées aux dhimmis (le ghiyār), avec des signes distinctifs, des couleurs ou des éléments de tenue spécifiques, ainsi que des restrictions de circulation et de statut.

Dans certaines périodes, les sources mentionnent par exemple des marques jaunes ou des turbans jaunes imposés aux Juifs (notamment en Irak médiéval puis en Égypte mamelouke), aux côtés d’autres mesures de séparation et d’infériorisation.

Là encore, il ne s’agit pas de plaquer un récit uniforme sur tous les pays, mais de rappeler une réalité historique documentée : dans une grande partie du monde arabo-musulman, les Juifs ont aussi été soumis, selon les contextes, à des dispositifs de distinction, de relégation et d’humiliation institutionnalisée.

Au Yémen, le “Orphans’ Decree” a conduit à l’enlèvement d’orphelins juifs pour les convertir de force.

Bien avant 1948, il n’y a pas eu seulement des discriminations juridiques ou sociales, mais aussi des violences de masse et des pogroms contre des communautés juives dans plusieurs pays et territoires du monde arabo-musulman.

Le Farhoud de Bagdad en juin 1941 en est un symbole majeur, mais il n’est pas un cas isolé. On peut aussi citer les massacres de Hébron en 1929 (dans la Palestine mandataire), le pogrom de Tripoli en 1945 en Libye, les émeutes anti-juives d’Alep en 1947 en Syrie, ou encore le pogrom d’Aden en 1947, qui a dévasté la communauté juive locale.

Et si l’on remonte dans le temps, la chronologie est encore plus éclairante.

Au XVIIe siècle déjà, la destruction de Safed et de Tibériade, aujourd’hui villes en Israël, en 1660/1662, dans le contexte ottoman a provoqué la fuite de nombreuses familles juives.

Au Yémen, l’exil de Mawzaʿ (1679–1680) a constitué une expulsion massive des Juifs vers une zone insalubre et meurtrière, dans l’aride désert, où beaucoup ont péri.

Au XIXe siècle, l’affaire de Damas (1840), fondée sur une légende de sang, s’est accompagnée de tortures et d’une flambée de violences antijuives.

Et s’il n’y avait que cela.

Rappeler ces faits est crucial pour refuser que l’histoire soit amputée.

La réalité de cette histoire, c’est celle de discriminations anciennes, de violences, de pogroms, de mesures d’exclusion, de spoliations, d’expulsions, d’humiliations institutionnalisées et d’un déracinement massif.

Près d’un million de Juifs vivaient dans les pays arabes et musulmans au milieu du XXe siècle. En quelques décennies, ces communautés millénaires ont été presque anéanties.

Aujourd’hui, il n’en reste qu’une infime trace.

Cette histoire a un nom pour beaucoup de familles, l’exil, la rupture, la perte des maisons, des biens, des langues, des tombes, des souvenirs, parfois jusqu’au silence imposé aux survivants eux-mêmes.

Cela a un nom : l’akira.

Et ce silence a aussi une histoire.

Beaucoup ont avancé sans être entendus. Beaucoup ont reconstruit sans plainte publique, sans reconnaissance, sans archives officielles, sans place réelle dans les grands récits contemporains.

Reconnaître les persécutions, les spoliations et l’exode des Juifs du monde arabo-musulman est une exigence de vérité historique et, dans certains cas, une exigence de qualification juridique.

Au-delà des mesures discriminatoires, des politiques d’exclusion et des spoliations, certaines violences commises contre ces populations appellent à être étudiées et nommées pour ce qu’elles sont, y compris sous l’angle des crimes contre l’humanité et, pour certains contextes étatiques, avec la question de la qualification de génocide. Ce débat doit être mené avec rigueur, sans instrumentalisation, mais il ne peut plus être éludé.

Reconnaître cette histoire ne retire rien à personne. Cela rétablit une vérité historique.

Et cette vérité est indispensable pour comprendre le Proche-Orient contemporain. Car ces exilés ont pour une grande majorité d’entre eux trouvés refuge uniquement sur la terre de leur ancêtre qui a pu voir la renaissance d’une souveraineté juive : Israël.

On ne peut pas prétendre analyser sérieusement la région, ses fractures, ses peurs, ses mémoires et ses réflexes politiques, si l’on continue d’effacer ce chapitre central de l’histoire juive.

  • Il est temps que cette mémoire sorte de la marge.
  • Il est temps que ces histoires soient nommées.
  • Il est temps que ces crimes soient étudiés, qualifiés, documentés, transmis.
  • Il est temps, surtout, que l’on cesse de raconter une histoire incomplète.

L’antisémitisme et les persécutions antijuives ne sont malheureusement pas le monopole de l’Europe. Les horreurs des uns ne sont pas exclusives de celles des autres.

Je partage ci-dessus ce documentaire, The Forgotten Refugees, parce qu’il participe à ce travail de vérité.

Un film sur l’exode massif des juifs originaires des pays arabes au XXe siècle. « Les Réfugiés oubliés » explore l’histoire et la destruction des communautés juives orientales qui, pour certaines d’entre elles, existaient depuis plus de 2 500 ans. Se basant sur des témoignages de réfugiés d’Égypte, du Yémen, du Maroc, de Libye ou encore d’Irak, le film raconte les histoires faites de joie et de souffrance portées pendant si longtemps par près d’un million d’êtres humains. Les contributions des juifs orientaux dans les domaines de la politique, des affaires et de la musique témoignent de l’incroyable richesse des cultures qu’ils ont laissées derrière eux, dans leur fuite.

Et je veux saluer le travail remarquable de l’Observatoire des Juifs Réfugiés des Pays Arabes @Obs_JRPA, qui accomplit un travail essentiel d’archivage, de transmission et de justice mémorielle. Leur travail est précieux. Il est nécessaire. Et il arrive au bon moment.

Sarah Scialom


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