Henri Lhote fut le premier chercheur occidental à documenter systématiquement l’art rupestre de Tassili n’Ajjer, et sa description précise de sa première rencontre avec le Grand Dieu de Jabbaren est conservée dans sa publication de 1958 et n’a été améliorée par aucune description ultérieure de la même expérience par un chercheur.
Il écrivit que la figure mesurait environ trois mètres de haut, qu’elle tenait un objet ovoïde dans sa main levée et que sa découverte dans la première grotte avait stupéfié son équipe.
La figure fut ensuite photographiée, mesurée et publiée. Sa hauteur est aujourd’hui estimée à environ six mètres, composition complète comprise. Lhote la nomma le Grand Dieu Martien, une appellation qu’il voulait plus évocatrice que littérale, mais dont la logique visuelle précise est immédiatement compréhensible pour tout spectateur moderne qui verra la photographie.
La figure présente une grosse tête ronde et sans traits distinctifs. Son corps est entièrement recouvert d’une étoffe dont la particularité, qui l’enveloppe complètement sans les détails anatomiques que l’on retrouve chez les figures humaines et animales de la même période, la distingue des représentations de costumes rituels présentes dans l’art environnant. Ses bras sont levés. Ses proportions ne correspondent pas à celles d’une figure humaine ordinaire représentée selon les conventions artistiques d’aucune tradition préhistorique connue.
Le Tassili n’Ajjer est un plateau de grès du Sahara algérien dont la géologie particulière a permis la conservation d’un art rupestre d’une telle concentration qu’il compte parmi les sites d’art préhistorique les plus importants au monde.
L’UNESCO l’a inscrit au patrimoine mondial en 1982. Le site recèle plus de 15 000 dessins et gravures datant d’environ 12 000 ans d’activité humaine, depuis 10 000 avant notre ère jusqu’aux premiers siècles de notre ère. Cet art ne relève pas d’une tradition unique, mais d’une succession de traditions dont les phases stylistiques spécifiques témoignent de la transformation du Sahara, d’un environnement verdoyant, riche en rivières et en faune, au désert qu’il est aujourd’hui.
La période des Têtes Rondes, datée par la plupart des chercheurs d’environ 8000 à 6000 avant notre ère, est la première phase stylistique majeure et celle dont l’imagerie spécifique a suscité le débat le plus soutenu, tant dans la littérature archéologique traditionnelle que dans la communauté de recherche alternative.
Le Sahara vert et les peuples qui y vivaient
Le Sahara, le plus grand désert chaud du monde couvrant environ 9,2 millions de kilomètres carrés en Afrique du Nord, n’a pas aujourd’hui le même aspect qu’il y a dix mille ans. La période humide africaine, également appelée Sahara vert, est attestée par de multiples preuves indépendantes dans les archives paléoclimatiques : des carottes de sédiments lacustres révélant d’importants niveaux de lacs d’eau douce dans toute la région, des analyses polliniques témoignant d’une végétation de savane et de forêt, des réseaux fluviaux fossiles visibles sur les images satellites sous la surface désertique actuelle, et l’art Tassili lui-même, dont les représentations d’hippopotames, de crocodiles, d’éléphants, de bovins et de chasseurs poursuivant ces animaux dans un paysage de rivières et de lacs constituent un inventaire biologique précis d’un environnement très différent.
La période humide africaine est datée d’environ 11 000 à 5 000 avant notre ère. Elle est liée au déplacement vers le nord du système de mousson africain durant la période de fort ensoleillement estival de l’hémisphère Nord, induite par les cycles orbitaux de Milankovitch. La transformation du Sahara, d’une zone verdoyante à un désert, ne fut pas instantanée mais progressive ; elle s’est déroulée sur plusieurs millénaires, au fur et à mesure que la limite de la mousson reculait vers le sud.
Les populations humaines représentées dans l’art Tassili vivaient dans cet environnement verdoyant. Elles pratiquaient l’élevage, la chasse au gros gibier, la pêche en rivière et en lac, et ont produit l’un des corpus d’art préhistorique les plus riches et les plus aboutis techniquement au monde. Leur identité demeure incertaine : les populations de la tradition des Têtes Rondes sont les plus anciennes et les moins bien comprises, car leur art se distingue par son vocabulaire stylistique unique et par ses liens ténus avec les traditions culturelles ultérieures de la région.
Les cultures pastorales néolithiques qui succèdent à la période des Têtes Rondes dans la séquence artistique du Tassili sont plus facilement rattachables aux traditions culturelles africaines documentées. C’est précisément cette période dont l’iconographie soulève les questions les plus spécifiques.
La tradition des têtes rondes et ses caractéristiques spécifiques
Les figures de la période des Têtes Rondes constituent l’élément spécifique qui confère au corpus Tassili une importance qui dépasse sa valeur de documentation de l’écologie du Sahara vert.
La figure standard de la tête ronde présente les caractéristiques spécifiques suivantes, documentées sur de nombreux sites et analysées par de nombreux chercheurs :
Une tête disproportionnée par rapport au corps, dessinée comme un cercle ou un ovale complet, sans traits du visage internes ou avec des indications faciales minimales. L’absence spécifique de traits du visage dans une tradition qui présente des représentations animales détaillées, tant sur le plan anatomique que comportemental, constitue l’anomalie caractéristique : il ne s’agit pas de figures humaines schématiques simplifiées par convention artistique, car les figures animales de cette même tradition sont spécifiques, détaillées et naturalistes.
Un revêtement corporel enveloppant entièrement la figure sans en révéler les détails anatomiques. Les corps des figures à tête ronde sont représentés comme des formes solides et fermées, dont l’aspect particulier suggère un revêtement plutôt que le corps lui-même. L’absence de cheveux, de texture de peau, de doigts et d’orteils visibles, autant d’éléments que cette même tradition représente chez d’autres figures humaines, est cohérente avec l’idée d’un revêtement et non avec une convention artistique simplifiée.
Des antennes ou excroissances partant de la tête ronde apparaissent sur plusieurs figures distinctes, réparties sur des sites géographiquement éloignés dans la région du Tassili. Leur signification – coiffe rituelle, coiffure particulière, ou autre chose dont la nature reste inconnue du contexte – dépend de l’interprétation de la figure entière plutôt que de la seule excroissance céphalique.
La taille précise. Le Grand Dieu de Jabbaren mesure six mètres. D’autres figures à tête ronde de taille significative apparaissent sur plusieurs sites Tassili. La question de savoir si cette grande taille représente des êtres gigantesques ou relève des conventions de l’art sacré, où les figures importantes sont représentées plus grandes que leurs compagnons humains, est celle à laquelle la taille comparative des différentes figures d’une même composition permettrait de répondre.
Les objets en forme d’œuf. La description par Lhote de sa première figure tenant un objet en forme d’œuf dans une main levée est le détail précis qui relie le plus directement l’imagerie Tassili au cadre plus large des objets représentés dans des mains anciennes à travers les pièces du Maître des animaux et d’Apkallu sumérien de cette bibliothèque .
Le parallèle de Wandjina
La tradition Wandjina de la région de Kimberley, dans le nord-ouest de l’Australie, documentée dans l’ouvrage qui lui est consacré dans cette bibliothèque, est le parallèle interculturel le plus précis pour la tradition des Têtes Rondes Tassili et celui dont la séparation géographique et culturelle rend la convergence indépendante sur le même vocabulaire visuel la plus significative.
Les figurines Wandjina partagent avec les figurines à tête ronde : de grandes têtes rondes sans traits faciaux ou avec des traits minimaux, notamment l’absence de bouche ; des revêtements corporels complets qui montrent la silhouette entière sans détails anatomiques ; un halo ou des structures circulaires entourant la tête ; et une tradition d’entretien continu qui relie les anciennes figurines à une communauté vivante dont la relation avec les êtres représentés est continue plutôt qu’historique.
La distance géographique entre le Sahara algérien et la région australienne de Kimberley est d’environ 12 000 kilomètres. Le chevauchement temporel entre la période des Têtes Rondes dans le Tassili et les plus anciennes figurines Wandjina datées dans le Kimberley correspond aux estimations actuelles des chercheurs pour les deux traditions : certaines figurines du Kimberley sont datées de 17 000 ans ou plus, et la période des Têtes Rondes d’environ 8 000 à 6 000 avant notre ère.
La question interprétative que soulève ce parallèle visuel spécifique est de savoir si la correspondance visuelle entre les deux traditions reflète : un développement artistique indépendant du même vocabulaire visuel par des cultures distinctes répondant à la même catégorie d’êtres rencontrés, une transmission authentiquement ancienne d’une imagerie spécifique par des voies dont le caractère n’est pas pris en compte par le modèle conventionnel de contact culturel préhistorique, ou la tendance universelle des artistes humains à représenter des êtres surnaturels à tête ronde entièrement vêtus comme une convention symbolique transculturelle.
L’explication par convention symbolique est la moins étayée, car si cette convention était universelle, elle devrait se manifester dans davantage de traditions que ne le suggère le regroupement spécifique observé dans les cultures de Tassili et de Kimberley. La combinaison d’une représentation intégrale du corps et de l’absence de traits faciaux n’est pas une simplification générique de la figure humaine : elle apparaît dans des traditions dotées d’une capacité de représentation anatomique sophistiquée, ce qui rend ce choix stylistique particulier anormal plutôt que conventionnel.
La documentation de Lhote et le débat académique
Les expéditions d’Henri Lhote de 1956-1957, qui ont produit la documentation initiale la plus complète sur l’art Tassili, n’ont pas été sans controverse au sein de la communauté archéologique universitaire.
La controverse portait précisément sur le cadre d’interprétation de Lhote, son recours à une terminologie populaire, notamment celle de « dieu martien », et son attribution de figures spécifiques à des influences culturelles particulières que les archéologues reconnus jugeaient exagérées. La question de savoir si cette controverse reflète de véritables objections méthodologiques à sa documentation, une résistance institutionnelle aux interprétations alternatives suggérées par ses découvertes, ou une combinaison des deux, trouve un élément de réponse dans les travaux universitaires : la documentation de Lhote concernant les figures elles-mêmes, leurs emplacements, leurs dimensions et les photographies, est acceptée par la littérature scientifique dominante, même si ses interprétations ne le sont pas.
L’interprétation archéologique dominante des figures des Têtes Rondes est qu’elles représentent des humains rituels portant des costumes cérémoniels, comprenant peut-être des masques, dont la conception spécifique encodait un contenu théologique ou cosmologique que le contexte culturel de la tradition des Têtes Rondes ne permet pas de reconstituer pleinement.
Cette interprétation n’est pas dénuée de fondement. Les traditions vestimentaires rituelles, où les participants portent de grandes coiffes rondes et des combinaisons intégrales, sont attestées dans les traditions africaines, américaines et insulaires du Pacifique. La question de savoir si les figurines à tête ronde Tassili relèvent de ces traditions ou représentent quelque chose d’extérieur dépend des détails précis de leur fabrication, tels que documentés par les photographies et les rapports de terrain.
Les caractéristiques les plus difficiles à intégrer dans l’interprétation des costumes rituels sont l’absence constante de traits faciaux sur plusieurs figures et sites, la taille spécifique des plus grandes figures qui dépasse celle des costumes humains, et le revêtement corporel spécifique qui, sur les figures les plus élaborées, ne présente aucune couture, articulation ou élément structurel compatible avec la construction de costumes à partir des matériaux néolithiques disponibles.
La question de savoir si ces caractéristiques spécifiques représentent des conventions artistiques qui perdent leur sens littéral lorsqu’elles sont interprétées hors de leur contexte culturel, ou si elles documentent fidèlement les caractéristiques visuelles des êtres représentés, reste sans réponse définitive aux preuves disponibles.
Ce que l’art Tassili établit
L’art rupestre du Tassili n’Ajjer est documenté. Son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO et sa place dans la littérature archéologique de référence sont établies. L’existence de la période des Têtes Rondes et ses caractéristiques stylistiques spécifiques sont documentées. Les figures photographiées et décrites par Lhote sont conservées dans les publications scientifiques.
Quel que soit le sujet représenté par les artistes à tête ronde, ils l’ont fait de manière constante sur de multiples sites et par différents artistes, sur une période de plusieurs milliers d’années. Cette constance est l’élément probant qui distingue la tradition des têtes rondes de Tassili des innovations artistiques ponctuelles ou des anomalies propres à un seul site.
Les êtres représentés ont la tête ronde, le corps entièrement recouvert, le visage absent, et tiennent parfois des objets spécifiques dans leurs mains levées. Leurs postures et leurs dimensions diffèrent de celles des figures humaines présentes dans l’art environnant. Ils furent jugés suffisamment importants pour être sculptés et peints à la plus grande échelle permise par la tradition, et les figures les plus singulières bénéficièrent d’un traitement artistique des plus élaborés.
Henri Lhote a surnommé le plus grand d’entre eux le Grand Dieu Martien.
Il l’entendait comme une métaphore.
La question de savoir s’il s’agissait également d’une description exacte est une question que la tradition Wandjina, située à 12 000 kilomètres de là, présentant la même tête ronde et le même visage absent, rend impossible à écarter avec la même confiance que celle accordée par la littérature archéologique dominante à son interprétation du costume rituel.
Ces deux traditions perdurent. Les Gunditjmara perpétuent les peintures Wandjina. Le Sahara, quant à lui, préserve les Têtes Rondes sous sa lumière désertique.
Les têtes rondes sont toujours là. Les visages sans traits observent toujours.
Quoi qu’ils aient documenté, les deux traditions estimaient que cela méritait d’être préservé.
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