Secrets révélés

Les 10 000 morts palestiniens oubliés

Proche-Orient. 1970, un « septembre noir » rouge de sang.

Le 17 septembre 1970, le roi Hussein de Jordanie lance son armée contre les camps de réfugiés palestiniens qui se trouvent sur son territoire. L’armée encercle les camps autour de la capitale, Amman, et les bombarde massivement et sans répit.

Les fedayin de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) résistent pendant dix jours mais finiront par cesser le combat sur injonction de la Ligue arabe. Le bilan des victimes civiles, bien qu’il varie selon les sources, est estimé à 10 000 morts et 110 000 blessés.

Il y a cinquante ans, «Septembre noir» en Jordanie

Du 6 au 9 septembre 1970, le Front populaire de libération de la Palestine détourna quatre avions de compagnies occidentales. Le CICR fut appelé à intervenir. Cinquante ans plus tard, l’ancien délégué Marcel Boisard, qui était sur place, rappelle comment. (source)


« En l’espace de trois jours, du 6 au 9 septembre 1970, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) détourna quatre avions de compagnies occidentales. Les appareils de la TWA et de Swissair furent contraints d’atterrir sur une base militaire britannique désaffectée, en Jordanie.

La tentative contre un avion d’El Al fut déjouée au départ d’Amsterdam. Une subtile manœuvre du capitaine déséquilibra les assaillants. L’un d’eux fut abattu. L’autre, Leïla Khaled, égérie de la révolution, fut débarquée à Londres. Deux complices détournèrent un avion Pan Am, sur Le Caire.

Deux jours plus tard, le vol de la BOAC, au départ de Dubaï, rejoignait les deux aéronefs immobilisés près de la ville de Zarka. Trois avions étaient retenus, un américain, un britannique et un suisse. Trois cent dix personnes furent prises en otage. Les Etats concernés constituèrent un état-major de crise. Le CICR fut appelé à intervenir. La majorité des passagers fut assez rapidement libérée. Les trois appareils furent détruits au sol.

Une petite centaine de personnes fut retenue en otage: 56 citoyens israéliens, les membres des trois équipages et six citoyens américains de confession juive.


J’étais au Caire et reçus un appel urgent de Genève m’instruisant de rejoindre Beyrouth puis Amman, pour tenter de négocier une solution. Alors que j’embarquais, j’appris que le gouvernement jordanien avait lancé une offensive pour mater les Palestiniens.

Le conflit armé, inévitable, venait d’éclater. La tension était vive entre le trône et les Palestiniens depuis plusieurs semaines.

Le détournement des avions et leur atterrissage en des lieux dits «libérés» de Jordanie avaient été l’humiliation ultime mettant le feu aux poudres. Cette nouvelle mission fut sans doute la plus risquée de ma carrière. Les conflits civils ou urbains sont les plus dangereux. Celui-là cumulait les deux caractéristiques.

Résistance farouche des Palestiniens

Arrivé à Beyrouth, je me rendis à la délégation du CICR. Mes collègues avaient été surpris, à Amman, par l’éclatement subit du conflit. L’immeuble de la délégation avait été atteint par un obus. On était resté sans nouvelle d’eux. Par des connaissances actives dans les milieux palestiniens, je fis savoir que je souhaitais rencontrer le chef du FPLP.

Au début de la nuit la réception de l’hôtel m’informa que j’étais attendu dans le hall. Je suivis l’homme et montai dans une vieille voiture occupée par deux personnes armées. En bringuebalant, nous nous dirigions sur les hauts de Beyrouth, lorsque l’on me banda les yeux. Je m’apprêtais à une discussion difficile. J’entrais dans une maison d’arrière-cour truffée de militants en armes.

On m’apprit que Dr. Habache n’était pas atteignable et qu’il n’avait plus de contact avec ses militants. Simultanément, je négociais avec l’ambassade de Jordanie. On m’assura que l’armée royale ne s’opposait pas à un atterrissage, mais ne saurait s’engager au nom des insurgés.

Le représentant de l’OLP, en contact avec Yasser Arafat, garantit notre sécurité. J’avais de sérieux doutes cependant quant à son autorité sur le Front populaire. La présidente de la Croix-Rouge libanaise obtint que les stations émettrices radios diffusent, tous les quarts d’heure, l’information urgente qu’un avion aux couleurs du CICR allait atterrir à Amman.

Ce que je vis alors dépassait tout ce que l’on peut imaginer. Les morts et les blessés s’entremêlaient dans l’ensemble du bâtiment.

Survolant la ville, nous pouvions voir des explosions. L’aéroport et ses alentours semblaient calmes. La tour de contrôle était inoccupée; l’assistance au sol inexistante. Nous avons atterri. Il y avait du monde dans l’aérogare: des blessés, des touristes et une meute de journalistes. Je donnai, bien sûr, la priorité absolue aux blessés.

Les camps de réfugiés furent encerclés. Les Palestiniens offraient une résistance farouche. L’artillerie et les chars furent utilisés. Nous tentions d’organiser des trêves humanitaires. Elles étaient précaires. Les nombreux blessés auraient dû être acheminés vers les hôpitaux, dont le plus grand restait inatteignable. Une clinique privée semblait disponible. Son propriétaire accepta d’assez bon gré qu’il devînt l’un de nos centres de secours d’urgence. Le hall d’entrée était jonché de blessés, souvent dans leur sang.

Au cours des premiers jours, le nombre de morts excédait celui des blessés, par manque d’accès aux soins. Certaines rues étaient jonchées de cadavres, boursoufflés et baignant dans un sang devenu noir. La circulation en ville était très dangereuse. Des échanges de tirs, sporadiques et souvent nourris, se déplaçaient d’un quartier à l’autre.

Avec notre premier atterrissage, nous avions rouvert, de facto, l’aéroport et assurions quatre rotations par jour. D’autres compagnies débarquaient des secours. Ceux-ci, par impossibilité d’évacuation, s’accumulaient sur le tarmac, dont du plasma sanguin restant en plein soleil.

Les trêves que nous décrétions étaient rarement respectées. Un convoi d’une douzaine de véhicules chargés de vivres et de médicaments à destination du principal hôpital, en bordure du plus grand camp de réfugiés palestiniens dut, par deux fois, rebrousser chemin. Un chauffeur local fut grièvement blessé et son ambulance détruite. Je décidai cependant d’y retourner, seul, le lendemain et parvins à destination. Ce que je vis alors dépassait tout ce que l’on peut imaginer. Les morts et les blessés s’entremêlaient dans l’ensemble du bâtiment. Il manquait de tout, médicaments et vivres. L’odeur était horriblement nauséabonde. Les personnels soignants étaient à bout de forces et de nerfs.

Leïla Khaled incarcérée

Les rumeurs les plus incertaines couraient. Des troupes syriennes seraient entrées en Jordanie, portant l’uniforme de l’OLP, l’armée irakienne ferait mouvement, les forces israéliennes ne resteraient pas l’arme au pied et, enfin, la VIe flotte américaine en Méditerranée s’apprêterait à intervenir.

Le roi Hussein me convoqua en m’envoyant une voiture banalisée, blindée. Je fis un bref rapport d’activité au monarque hachémite et lui rappelai les dispositions idoines des Conventions de Genève. Je lui précisai aussi que, à l’évidence, notre priorité était de porter secours aux victimes du conflit armé, mais que ma mission initiale avait été d’obtenir la libération des otages.

Il me répondit avec beaucoup d’aménité que la situation était sous contrôle. En quittant la pièce, je reçus confirmation confidentielle qu’ils avaient été localisés et placés en lieu sûr. Une négociation était en cours, difficile car les Etats concernés hésitaient à libérer des prisonniers qu’ils considéraient comme des terroristes, dont Leïla Khaled incarcérée à Londres quelques jours plus tôt.

Je fus convoqué d’urgence à l’Hôtel Jordan, en centre-ville. Un «Premier secrétaire» de l’ambassade d’Egypte me remit formellement la plus grande partie des otages. Je me suis trouvé avec les équipages et passagers libérés pendant peu de minutes et ai serré quelques mains, dans une confusion totale. Ils furent rapidement pris en charge et rapatriés.

Venu pour négocier la libération d’otages, j’avais dû, en quelques jours, me tourner vers un tout autre mandat, à savoir: rétablir le contact avec mes collègues du CICR, évacuer les blessés, rapatrier des familles, acheminer des secours d’urgence et installer des équipes chirurgicales. Le sort des otages n’avait cependant jamais quitté mon esprit.

Quatre nations

Avec la cessation des hostilités, les opérations prirent une tout autre dimension. Des milliers de tonnes de vivres furent acheminées et distribuées. Les soins aux blessés et malades furent pris en charge par des armées étrangères. En quelques heures, un hôpital de campagne de 150 lits, prêt à fonctionner, avait été monté par les forces américaines. Les armées britanniques et françaises suivirent avec des hôpitaux de 50 lits chacun.

Les combats furent violents (10 000 victimes civiles selon les Palestiniens), mais brefs. Les événements de «Septembre noir» marquèrent un tournant historique au Moyen-Orient.

Le sionisme avait été l’expression d’un nationalisme juif. La virulence de l’antisémitisme, à la fin du XIXe siècle en Europe, avec l’arrivée de réfugiés fuyant les pogroms de Pologne sous occupation russe et en France, déchirée par l’«Affaire Dreyfus», montrait que les minorités juives ne sauraient trouver leur place dans un tel contexte.

La création de l’Etat d’Israël en 1948 se heurta à un autre nationalisme, panarabe d’abord, dont le leadership se disputait entre nasséristes, au Caire, et baathistes, à Bagdad et à Damas.

La naissance du Fatah et la défaite arabe de juin 1967 engendrèrent une nouvelle nation, la palestinienne, qui voulut prendre son destin en main. A l’automne 1970, elle entra en conflit avec les Transjordaniens.

Yasser Arafat et ses milices armées furent expulsés vers le Liban en juillet 1971 et constituèrent l’une des principales sources d’une guerre civile, qui dura quinze ans (1975-1990) et fit 200 000 victimes.

En d’autres termes, il existe maintenant quatre nations, mais trois territoires, seulement: Israël, puissant, la Jordanie, fragile, le Liban, déchiré et, depuis 1994, l’Autorité palestinienne, à la vaine recherche d’un Etat indépendant. Sans solution à ce problème, la région ne saura vivre en paix.

* On trouvera une évocation plus détaillée des événements dans Marcel A. Boisard: Aventurier de l’humanitaire, Paris (Panthéon), 2019, 163 pages

Les Faits

  1. Yasser Arafat, élu en 1969 à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), regroupe les quelque 40 000 combattants palestiniens en Jordanie, pays d’accueil de centaines de milliers de réfugiés palestiniens depuis la création d’Israël en 1948.
  2. Constituant un « Etat dans l’Etat », les fedayin y installent des camps d’entraînement et des bases militaires, d’où ils lancent des opérations contre Israël. L’insécurité s’installe, des fusillades éclatent constamment à Amman.
  3. Le roi Hussein, qui peine à contrôler certaines unités de son armée, échappe de justesse à plusieurs embuscades de fedayin.
  4. Durant l’été 1970, l’Egypte et la Jordanie acceptent un plan américain, basé sur la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, impliquant une reconnaissance de l’Etat d’Israël. Les Palestiniens le rejettent.
  5. Début septembre 1970, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache détourne cinq avions de ligne. Trois sont contraints d’atterrir en plein désert jordanien. Des dizaines de passagers sont emmenés de force, les avions dynamités.
  6. Le 17, le roi, inquiet pour la stabilité de son trône, ordonne à son armée de 50 000 hommes de détruire les bases des fedayin à Amman.
  7. Les tankistes, visage noirci à la suie, foncent vers le centre-ville, les camps de réfugiés à la périphérie ou les centres d’entraînement palestiniens.
  8. Le lendemain, les combats s’étendent à Irbid, Zarka et Ramtha (nord), pilonnés à l’artillerie lourde par les troupes royales.
  9. Le 20, la Syrie intervient en soutien aux fedayin et envoie des blindés dans le nord du royaume, obligeant l’armée jordanienne à se battre sur deux fronts.
  10. Le 23, les journalistes bloqués jusque-là dans leur hôtel qui domine Amman et ses environs, découvrent une capitale « meurtrie ».
  11. « Aucun quartier n’a été épargné ». « Toutes les maisons portent les traces des combats, certaines ont été éventrées par un obus, d’autres atteintes par des rafales d’armes lourdes », écrivent les journalistes de l’AFP. « Le camp palestinien de Wahdat, à Amman, place forte du FPLP, n’est plus qu’un amas de décombres fumants. »
  12. Les combats font 10 000 morts parmi les combattants palestiniens, les soldats et les civils jordaniens, selon l’OLP.
  13. Le 27 septembre, après plusieurs jours de concertations entre dirigeants arabes au Caire, le président égyptien Gamal Abdel Nasser arrache, 24 heures avant sa mort, un accord au roi Hussein et à Yasser Arafat. Les derniers otages détenus par le FPLP sont libérés deux jours plus tard.
  14. Mais rien n’est réglé car l’arrangement du Caire accorde aux milliers de fedayin le droit de rester en Jordanie et d’y poursuivre leurs activités. De nouveaux affrontements ont lieu en janvier et mars 1971.
  15. L’élimination des combattants palestiniens du royaume se fera progressivement, sous le nouveau Premier ministre Wasfi Tall.
  16. En juillet 1971, les derniers fedayin sont repoussés hors de Jordanie. Le Liban devient leur base principale.
  17. « C’était inévitable, car c’était eux ou nous », dira plus tard le souverain hachémite.
  18. Le roi Hussein et Yasser Arafat se réconcilieront, mais la méfiance persistera entre les deux hommes.

L’implantation en masse de combattants palestiniens au Liban, pays politiquement fragile, a été l’un des facteurs déclenchant de la guerre du Liban.

Le plus étonnant c’est que la Jordanie était habitées par une majorité de palestiniens, et bizarrement, l’armée jordanienne, composée en partie de soldats palestiniens, ne connait que peu de défections, contrairement aux espoirs des fedayins….

10 000 morts, ce sont les chiffres de l’OLP. Les chiffres de l’administration jordaniennes sont de 3 000 morts… Mais vu qu’aujourd’hui, les médias et les instances internationales ont tendance à accréditer les chiffres du Hamas pour compter les morts dans la bande de Gaza, on va faire comme tout le monde et rester sur les chiffres de l’OLP … C’est vrai que 10 000, c’est plus vendeur que 3 000 …!


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