Cas de conscience

Une société obsédée par la haine ne peut pas être heureuse

Grandir dans l’obsession d’un ennemi et découvrir que la haine détruit d’abord ceux qui la portent

J’ai grandi dans une société où la haine d’Israël occupait parfois plus de place que l’amour de nos propres vies.

Avec le temps, j’ai compris une chose essentielle : lorsqu’une société construit son imaginaire collectif autour du ressentiment et de l’obsession d’un ennemi, elle finit aussi par détruire sa propre capacité au bonheur, à la liberté et à avancer.

J’ai grandi dans un monde où Israël occupait tous nos esprits, bien au-delà de sa réalité géographique. Ce monstre au visage abstrait, si proche et pourtant si lointain.


Dans mon enfance syrienne, puis à travers les récits sociaux, familiaux et officiels, la « cause palestinienne » n’était pas seulement une question politique parmi d’autres. Elle était devenue une religion.

Une grille de lecture totale du reste du monde. Une obsession. Un combat permanent. Une raison d’être. Une émotion collective si profondément intégrée qu’elle ne nécessitait même plus d’être pensée. Un honneur collectif bafoué et souillé. La réponse était la haine absolue.

On ne nous demandait pas de réfléchir. Nous étions obligés d’adhérer. Adhérer à une haine collective. Sans comprendre. C’était écrit. C’était décidé. Par Dieu ou par les idéologues.

La haine d’Israël ne demandait aucune compréhension neutre du conflit, de l’histoire ou même des Juifs eux-mêmes.


Comment peut-on être neutre quand on est abreuvé par une seule et unique version de l’histoire ? Elle était là avant les mots, avant les nuances, avant le débat politique. Elle structurait les conversations, les cours à l’école, les émissions de radio, les séries télé, les slogans, les silences aussi. La société organisait son quotidien comme son futur réel ou imaginaire autour de la haine.

Et avec le temps, j’ai compris quelque chose de plus dérangeant encore : cette haine ne détruisait jamais l’ennemi désigné. Elle détruisait surtout ceux qui la portaient. Elle les menait à plus de mort et plus de destruction. Elle les enfermait entre ses murs, sombres et hauts. Elle les empêchait de voir le moindre horizon d’espoir.

Elle nous détruisait d’abord, nous, avant notre ennemi.

Pendant des décennies, dans le monde arabe, la question palestinienne a servi de centre de gravité émotionnel et idéologique.

Non pas comme sujet humanitaire – puisque les Palestiniens étaient opprimés dans les pays arabes, réduits à vivre dans des bidonvilles et privés de droits civiques minimaux dignes de ce nom – mais comme obsession absolue, écrasant tout le reste.

Les dictatures, l’islamisme politique, la corruption, la répression, les prisons politiques, les guerres civiles, l’effondrement éducatif, les fractures confessionnelles, la condition des femmes, le sort des minorités ou la fuite massive des cerveaux passaient souvent au second plan derrière un récit unique : Israël serait la source principale de nos malheurs.

Comme si la disparition d’Israël allait miraculeusement réparer nos sociétés.

Foutaise, en réalité, tout le monde savait, sans oser le dire, que personne ne ferait le poids – ni militairement, ni technologiquement, ni économiquement – face à ce “monstre” qui rongeait nos consciences. Des milliards étaient détournés en son nom par les gouvernements successifs, et les peuples se contentaient des miettes, sinon de la machine de haine perpétuelle, convaincus que la cause d’éradiquer Israël était plus noble, plus importante même que leur propre vie.

En réalité, la haine était devenue le seul projet d’avenir. Notre seul rêve : être des martyrs pour cette cause.

Avec les années, cette logique a fini par produire des sociétés prisonnières du ressentiment. Des sociétés qui glorifient la mort et non la vie. Des sociétés qui justifient et célèbrent le terrorisme. Des sociétés incapables de se projeter autrement qu’à travers cette haine. Incapables de regarder leurs propres faillites en face parce qu’un ennemi extérieur permettait d’éviter toute introspection.

Le plus frappant, avec le recul, n’est pas seulement la violence des discours. C’est la place mentale qu’ils occupaient.

On pouvait passer des heures à parler d’Israël, sous la lumière des bougies, dans des pays où l’électricité disparaissait chaque jour, où les services publics s’effondraient, où les jeunes rêvaient seulement de partir, où les prisons débordaient d’opposants, où les milices islamistes proliféraient, où les dictateurs assassinaient leur jeunesse, où la peur gouvernait le quotidien.

Pas par peur de l’ennemi : non, tout le monde savait au fond que cet ennemi n’avait pas tué, même en temps de guerre, le cinquième de ce que ces dictateurs et les islamistes ont fait subir à leurs propres peuples.

En réalité, l’obsession collective d’Israël permettait surtout d’éviter de regarder le désastre que nous vivions à l’intérieur.

La haine devenait alors un refuge collectif.

Elle donnait une illusion d’unité. Une illusion de dignité. Une illusion de combat.

Mais elle empêchait toute guérison réelle.

À force de vivre dans l’obsession, on finit par perdre la capacité même d’être heureux, de créer, de penser librement, de respirer hors du conflit.

La haine peut produire de l’excitation. Elle peut exciter des foules. Elle peut inspirer des slogans et des hystéries collectives. Mais elle ne produit pas le bonheur. Elle ne construit pas une civilisation. Elle accable les générations de ses chaînes. Elle les menotte pour les empêcher d’avancer.

Je crois même aujourd’hui que certaines sociétés du Moyen-Orient ont fini par confondre haine et émotions. Comme si être constamment en colère donnait le sentiment d’exister. Comme si la rage collective remplaçait les projets d’avenir.

Hélas, cette logique ne concerne plus seulement le Moyen-Orient. Je l’ai vécue en Syrie, mais je la vois prospérer dans l’Occident qui m’a adopté.

Depuis le 7 octobre, je regarde avec inquiétude une partie de l’Occident reproduire certains mécanismes que j’ai connus dans mon enfance : mêmes slogans répétés par la gauche sans même les comprendre, désignation obsessionnelle d’un seul coupable sans la moindre nuance, récitation d’une seule et unique version de l’histoire, et surtout cette étrange exaltation militante où la haine devient une forme d’identité sociale. Où la haine est justifiée et auréolée du statut noble de la résistance.

Ce sont exactement ces rhétoriques qui ont empoisonné mon enfance en Syrie. Je pensais les avoir fuies. Les islamistes et une partie de la gauche française les ont réimportées dans des sociétés qui pensaient être libres de cette haine.

Je reconnais cette mécanique. Je l’ai vue ailleurs. Je sais où elle mène. On croit souvent que la haine donne de la force. En réalité, elle finit surtout par rétrécir les êtres humains. Elle réduit leur capacité à voir la complexité du réel. Elle enferme les peuples dans des récits répétitifs où tout devient défini par défaut : les coupables, les victimes, les indignations, et surtout les silences tolérés.

Sortir de cette haine ne signifie pas abandonner les causes que l’on considère justes ni ignorer les souffrances humaines. Cela signifie refuser que la haine devienne le centre organisateur de notre existence et de notre jugement.

Refuser que la haine devienne le seul moteur et objectif de votre vie.

En réalité, je pense que le véritable bonheur est la capacité de ne pas laisser la haine coloniser entièrement notre esprit.

Je crois que le début de la liberté commence là : quand un individu ou une société n’a plus besoin d’un ennemi permanent pour donner un sens à son existence.

Faraj Alexandre Rifai


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